Le couronnement d’Elza van den Heever

Anna Bolena - Bordeaux

Par Christophe Rizoud | dim 08 Juin 2014 | Imprimer

Un ténor souffrant et qui de fait, l'est ; un orchestre défaillant (aie, les cuivres !) ; des chœurs en méforme ; une direction inégale, parfois inspirée, souvent nonchalante (Leonardo Vordoni dont le premier fait d'armes est d'être l'époux de Joyce DiDonato) ; un décor à l'esthétisme contestable... Nombreuses sont les raisons de reléguer aux oubliettes cette dernière représentation bordelaise d'Anna Bolena. Et pourtant...

Le premier chef d'œuvre de Donizetti, comme tous les opéras de ce répertoire, ne souffre pas la médiocrité. Depuis sa création, en 1830 à Milan par une équipe de chanteurs légendaires (Pasta, Rubini, Galli), son succès est d'abord à porter au crédit d'interprètes capables d'en hisser les enjeux à la hauteur – royale – de ses protagonistes. Maria Callas, talonnée par Leyla Gencer, exhuma en 1957 cet ouvrage alors oublié. Sporadiquement, certaines  de leurs consœurs s’engouffrent, à tort plus souvent qu'à raison, dans la brèche ouverte. Katia Ricciarelli le rappelait à la fin des années 1970 : n'est pas Anna Bolena qui veut.

Elza van den Heever peut-elle prétendre à la couronne, elle qui fut sur cette même scène Alcina, Leonora du Trouvère, le compositeur d'Ariadne auf Naxos et, à New York, Elisabetta de Maria Stuarda, autre reine donizettienne de haute lignée ? A l'issue d'une performance proche de l'exploit, la réponse s'impose avec une évidence qui donne envie, à l'exemple de notre voisin de droite, d'hurler des bravos à s'en écorcher la luette. L'exploit, vocal, est aussi théâtral. Si Elza van den Heever, bouleverse, transporte et captive, c'est en premier lieu par un jeu qui suit au plus près le chemin de croix émotionnel de l’épouse d’Henri VIII. La route, jonchée d'épreuves, se conclut par une scène de folie que l'interprète sait rendre douce, amère, puis sauvage. Auparavant, la reine orgueilleuse, la femme abandonnée, l'amante repentante, l'amie trahie mais clémente, la mère attendrie auront chacune montré leur juste visage. Dans cette quête de vérité dramatique, la voix, puissante et contrôlée, s'appuie sur un médium sans faille d'où le suraigu n'est pas exclu. Mais, ces notes extrêmes ne sont pas esbroufe ; elles n'interviennent jamais gratuitement ; elles s'emploient à signifier, tout comme le volume ou la couleur veulent d'abord exprimer. Les figures de style, cette recherche systématique d'effets dont abusent quelques-unes  pour masquer la légèreté de leur instrument, ne sont pas conditions requises lorsque la flamme brûle par la seule force de l'expression.

Que Bruce Sledge, souffrant donc, étête, abrège et transpose la partition au point de réduire le rôle de Percy à peau de chagrin importe peu. Le drame ne sera pas sentimental – et, c'est tant mieux parce que cette histoire d'amant retrouvé est le maillon faible du livret de Romani – mais le drame aura cependant lieu. Enfermés dans la cage étouffante de leurs passions, les fauves vont s'entredéchirer. Comptons sur Matthew Rose pour ne pas faire de quartiers. Son Enrico est ogre dont le vibrato va diminuant jusqu'au trio du 2e acte où le Roi prend définitivement l'avantage. Gigantesque aussi, Keri Alkema semble ne pas avoir de limites que ce soit dans le grave ou l'aigu. D'une voix à l'identité indéfinie, ce dont témoigne un parcours qui l'a vue chanter aussi bien Cenerentola que Mimi, Giovanna sort les griffes, tour à tour prédatrice ambitieuse ou victime écartelée par des sentiments contradictoires. Ses duos, avec le Roi au premier acte et la Reine au second, sont deux des moments forts d'une matinée qui en comporte plusieurs.


Elza van den Heever (Anna Bolena) © Frédéric Desmesure

Le mérite en revient également à Marie-Louise Bischofberger. Cette collaboratrice de Luc Bondy a appris auprès du metteur en scène suisse à se préoccuper davantage de fond que de forme. Dans des décors abstraits au goût – on l'a dit – discutable, son travail ne veut rien tant que sonder le cœur des hommes (et des femmes !). D'où ce souffle de vérité dramatique qui balaye sur son tumultueux passage toutes les réserves.

Quelques trouvailles ingénieuses – la présence dans les moments les plus terribles de la fille d'Anna et d'Enrico, la future Elisabeth 1ère –, des seconds rôles bien campés et bien chantés – Sasha Cooke en Smeton, Christophe Berry en Hervey – achèvent d'enthousiasmer. Enveloppée d'un voile noir, Elza van den Heever trouve l'énergie nécessaire pour couronner d'un trille vengeur un « coppia iniqua » haletant. Comment ne pas voir dans cette ultime prouesse, une invitation à revenir dans un an au même endroit, pour un autre de ces rôles qui exigent un tempérament hors du commun : Norma.

 

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