De la belle ouvrage, ou La jeune captive

Andrea Chénier - Toulon

Par Yvan Beuvard | ven 11 Octobre 2019 | Imprimer

La production, créée à Modène en février dernier, après une belle diffusion sur les scènes transalpines, y poursuivra sa carrière au lendemain de cette unique incursion en France. L’histoire est connue. Même si les caractères sont bien dessinés, c’est la Révolution qui impose son rythme, qui broiera les destins comme Saturne dévorant ses enfants. Voilà l’occasion de relire l’excellente contribution de Cedric Manuel (« Andrea Chénier, il n’a pas été soldat »). Le drame historique est contrasté, d’une rare violence, sombre. La distribution et les tessitures le traduisent amplement (8 barytons ou basses, 2 mezzos, pour 3 ténors et une soprano).

Décors et costumes jouent la carte de la fidélité. Pimpant, propret, le réalisme est idéalisé, magnifié par les lumières. La misère, la laideur, le sordide, la crasse ont été évacués. Cet Andrea Chénier, sorte de reconstitution de livre d’histoire de l’école primaire d’il y a cinquante ans ou plus, nous offre de somptueux tableaux, d’une réelle séduction. Directement inspirés de l’iconographie du temps, on reconnaît ici la touche de Madame Vigée-Lebrun, là celle de Jacques-Louis David, les gravures du tribunal révolutionnaire, de la Convention, du procès de tel ou tel promis à la guillotine. Régal pour l’œil, certes, mais avant tout cadre d’une action dramatique forte et écrin d’un chant souverain. Nicola Berloffa s’est entouré de ses habituels complices. Justin Arienti signe les décors, dont d’ingénieux dispositifs autorisent des changements à vue, ainsi le passage du premier au deuxième acte : la chute de la toile d'une scène familiale dans un cadre paysager, puis celle des riches tentures de soie, dévoilent en un instant le processus révolutionnaire, avec l’efficacité de la succession de séquences cinématographiques. Une seule réserve, minime : avant l’ultime baisser de rideau, lorsque le couperet tombe, pourquoi en arrêter la course ? La force dramatique est rompue pour un sourire hors contexte. Les costumes de Edoardo Russo ne sont pas moins séduisants, empruntés à tel ou tel tableau. 


Madeleine et Chénier © Opéra de Toulon

Si leur entente est parfaite, les trois premiers rôles sont inégalement servis. Gustavo Porta, ténor argentin, a construit sa carrière sur un répertoire allant de Bellini au vérisme. Le timbre séduit, mais il n’a plus la jeunesse de Chénier. La voix, tout en conservant de beaux restes, peine dans les aigus, d’une justesse parfois prise en défaut, lorsqu’ils ne sont pas projetés. Son maintien traduit un âge plus avancé que celui du poète guillotiné à 32 ans. Ses airs, bien conduits, malgré ces handicaps nous valent un « Un, di, all’ azzuro spazio » applaudi chaleureusement, mais qui ne convainc qu’à moitié. Quel est le juste milieu entre uniformité et expression lyrique ? Son dernier air, avant son duo avec Madeleine, proche de l’inspiration de « la Jeune captive », conduit de l’élégie à l’exaltation, nous émeut par sa vérité dramatique.

Dès le début, le premier et très bref duo  en a parte – où la rêverie de Madeleine est contrepointée avec discrétion par Gérard, augure bien de la suite. Gérard, le baryton italien Devid Cecconi, est le personnage le plus riche du livret. Depuis le premier acte, il va s’imposer progressivement par la qualité de son chant comme de son jeu. Un ample grave, un medium soutenu et des aigus larges lui permettent d’exprimer ses doutes, ses tiraillements entre ses devoirs et sa passion. Sa santé vocale est manifeste, comme sa présence dramatique. « Nemico della Patria » simple et sincère, atteint un sommet. Madeleine, Cellia Costea, est une grande soprano lyrique roumaine, familière de Toulon. Elle reprendra le rôle en novembre à Nice (dans la production créée à Tours). La sensibilité frémissante du premier acte se fait noblesse après les épreuves subies, et sa misérable solitude. Ni minauderie, ni sanglots, une passion portée par une voix saine, qui émeut par son naturel. « La mamma morta », lyrique sans larmoiement, est remarquablement conduit. L’union de Madeleine et de Chénier dans une mort choisie nous gratifie d’un duo des plus poignants du répertoire.

Aurore Ugolin campe une Bersi, servante mulâtre de Madeleine, plus vraie que nature : sa mue au second acte, « Temer ? Perchè ? », traduit bien l’outrance voulue de la jeune fille sage se prostituant maintenant pour leur survie. Le joli timbre et le jeu de la mezzo provençale lui vaudront de chaleureuses acclamations. La structure dramatique autorise, pour les rôles secondaires, qu’un même chanteur incarne tour à tour deux personnages. Cette habitude, fondée sur des raisons économiques, n’amoindrit pas ici la palette expressive, vocale et dramatique. Le ténor Carl Ghazarossian, tour à tour l’Abbé, puis l’Incroyable, rôle éprouvant, donne autant de rondeur narrative au premier que de fiel malfaisant au second. Aussi dissemblables sont les personnages de la Comtesse et de Madelon. Doris Lamprecht, autoritaire et futile, saura se faire ensuite touchante d’humanité. La voix est sonore, riche en couleurs, aux graves solides. Roucher et Fléville sont chantés par Wojtek Smilek, d’une grande aisance. Cyril Rovery passe avec bonheur du Majordome autoritaire à Dumas, le président du tribunal. Enfin, notre Fouquier-Tinville, cassant, sans hurlements, se fera Schmidt, le geôlier corrompu, tous deux chantés par Nicolas Certenais. Le sans-culotte Mathieu, en dehors de quelques répliques, fait sa véritable entrée au troisième acte. Ses exhortations vaines sont rendues avec vérité par Geoffroy Salvas « Dumouriez, traître et jacobin ».

La direction de Jurjen Hempel, familier de l’orchestre, se montre extrêmement attentive à chacun, en fosse, sur le plateau ou en coulisses, scrupuleusement fidèle à l’esprit comme à la lettre des intentions de Giordano. Il valorise les textures, les détails comme il anime les pages lyriques ou paroxystiques, sans outrance ajoutée, avec efficacité. L’orchestre se montre vigoureux comme subtil, ductile, précis, avec des cordes soyeuses, des cuivres impérieux, pour des soli admirables. Les chœurs, amplement sollicités, s’ils pêchent parfois par une certaine imprécision, participent intensément à l’action au travers d’une direction d’acteurs fouillée.

Le public, conquis, réservera de chaleureuses et longues ovations aux interprètes comme aux réalisateurs.

 

 

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