Sur les pas de Leyla Gencer

Par Christophe Rizoud | lun 24 Septembre 2012 | Imprimer

Pourquoi un reportage sur la septième Leyla Gencer voice competition ? Parce que le concours compte à son palmarès plusieurs lauréats prestigieux : Marcelo Alvarez, Nino Machaidze , Pretty Yende... ? Parce que jeudi dernier, 20 septembre, la gagnante du premier prix, Fatma Said a conquis le public autant que le jury ? Parce que Mirella Freni présidait cette nouvelle édition ? Oui, mais pas seulement.

Au commencement était l’IKSV...

Organisée pour la première fois en 1995, la Leyla Gencer Voice Competition doit son existence, comme son nom l'indique, à la fameuse soprano turque, baptisée « fiancée des pirates » pour avoir été honteusement négligée par les plus grands labels discographiques. Les mélomanes, moins ingrats, n'ont pas oublié celle qui participa à la renaissance du bel canto romantique dans les années 1960. Son ombre d'ailleurs ne cesse de grandir avec le temps et la difficulté de renouer aujourd’hui avec ce répertoire. Elle hante encore, immense, les couloirs de l'Istanbul Fondation for Culture and Arts (IKSV). Depuis 1973, année de sa création, cette institution non-gouvernementale à but non lucratif veut offrir au public turc la possibilité d'explorer toutes les formes de production artistique et culturelle existantes de par le monde et ainsi, faire d'Istanbul un des premiers carrefours internationaux d'art et de culture. Un objectif que les ambitions européennes de la Turquie n'ont fait que renforcer. La Leyla Gencer vocal competition est un levier parmi les nombreuses manifestations organisées par l'IKSV (dont le Istanbul Film Festival, le Istanbul Theatre Festival, le Istanbul Jazz Festival, la Design biennal, etc.). Mais la personnalité de la cantatrice lui confère une dimension émotionnelle supplémentaire, encore perceptible aujourd'hui.
 


Leyla Gencer Evi © iksv

 

Un musée pour Leyla Gencer

Depuis sa disparition, en 2008, le prénom de Leyla agit ici comme un talisman. L'intégralité de sa fortune a été léguée par testament à la fondation qui en a profité pour s'installer dans un immeuble art nouveau de Beyoğlu, ce quartier animé situé sur la rive nord de la Corne d’Or. Là, au deuxième étage, Pier Luigi Pizzi a reconstitué l'appartement milanais de la diva à partir des meubles et objets lui ayant appartenu. La visite se fait sur rendez-vous, aux heures d'ouverture de la Fondation, mais rien n'empêche de pousser la porte et de tenter sa chance. Les amis de Leyla Gencer sont toujours les bienvenus. Avec un peu de chance, vous rencontrerez Yeşim Gürer Oymak, directrice de la compétition (et de l'International Istanbul Music Festival) qui côtoya la diva les deux dernières années de sa vie et aime à parler d'elle. Le récit des obsèques de la soprano, dont les cendres furent dispersées en bateau sur le Bosphore conformément à ses dernières volontés, est à la mesure de la personnalité de Leyla Gencer. Le geste, surprenant pour de nombreux musulmans, contribua à la rendre encore plus célèbre. Sa renommée à Istanbul dépasse désormais le cercle des amateurs d'opéra. Son musée a accueilli plus de 2000 visiteurs depuis son ouverture en 2010. Accumulation de souvenirs, de livres et de photos, mise en évidence de bibelots chargés chacun de raconter une histoire, souci du détail poussé jusqu'à reconstituer dans un capharnaüm théâtral le dressing de la diva : le décor se présente plus viscontien que pizzien. Aussi apocryphe soit la démarche, il flotte dans l'atmosphère une présence qui pousse à chuchoter, comme pour ne pas perturber la quiétude étouffante du lieu. En bande son, la voix de Leyla Gencer au sommet de son art, enregistrée dans des conditions supérieures à la moyenne du live ordinaire, ajoute à l'impression de sanctuaire. Impossible ici malheureusement de se procurer l'un de ces enregistrements. Même en ses murs, la « fiancee des pirates » est trahie par le disque.

L’essor d’une compétition vocale

Également absents, les ouvrages consacrés à celle que l'on présente à Istanbul comme « le plus beau cadeau que la Turquie ait fait au monde de l'opéra ». Des deux biographies existantes, l'une n'est plus éditée, l'autre, écrite par Zeynep Oral, qui fut son amie, devrait être traduite prochainement en français, grâce à l'intervention de Pierre Bergé, grand admirateurs de la soprano (il l'invita plusieurs fois à l'Athénée dans les années 1980 avant son retrait définitif des scènes). On y apprend, si on ne le savait pas, que Leyla Gencer consacra les dernières années de sa vie à l'enseignement du chant. Dès 1997, elle rejoignait le jury de la compétition vocale qui porte son nom. En 2006, après plusieurs années de balbutiements, dus notamment au tremblement de terre de 1999, l'IKSV s'associait à l'Accademia del Teatro alla Scala, afin d'accentuer la dimension internationale de la compétition. De cette édition date l'accroissement du nombre de candidats, 164 contre 35 la fois précédente (en 2000). En 2010, le processus de présélection par enregistrement est abandonné au profit d'auditions organisées dans plusieurs grandes villes européennes. L'édition 2012 s'inscrit dans ce schéma avec ses 176 jeunes chanteurs, tous nés après le 20 septembre 1980 ainsi que le postule le règlement, concourant pour emporter l'un des cinq trophées mis en jeu : les trois premiers prix, dotés respectivement d'une somme de 12.500, 7.500 et 3.500€, auxquels il faut ajouter le prix spécial de l'Accademia del Teatro alla Scala (trois mois de formation) et, nouveauté de cette édition, le prix du public sponsorisé par le groupe Doğuş, partenaire officiel de la manifestation depuis 2006.
 


Fatma Said, Mirella Freni © iksv

En direct de la septième édition
 

Seuls 40 des 176 candidats participaient aux ultimes épreuves organisées du 16 au 20 septembre à Istanbul et seuls 9 d'entre eux avaient la chance d'accéder à la finale, sous forme d'un concert public dans l'enceinte de Topkapi, à Hagia Irene, une des rares églises de Constantinople que les ottomans ne transformèrent pas en Mosquée lorsqu'ils s'emparèrent de la ville en 1453.
Dans ce théâtre de brique au volume imposant et à l'acoustique dilatée, cinq sopranos, deux mezzo-sopranos, un ténor et un baryton, accompagnés par le Borusan Istanbul Philharmonic Orchestra sous la direction du maestro Pietro Mianiti, devaient en un seul air d'opéra convaincre à la fois les sept membres du jury, présidé par Mirella Freni, et le public, appelé à voter à l'issue du concert. Faut-il y voir la marque de Leyla Gencer ? Sur les neuf arias proposées, trois étaient composées par Donizetti, Korngold, Mozart, Puccini, Leoncavallo, Gounod et Massenet se partageant équitablement le reste du programme. Côté nationalité, avantage à l'Est comme souvent aujourd'hui dans les compétitions internationales avec six pays représentées - Turquie, Egypte, Russie, Roumanie, Kazakhstan, Corée du sud - contre trois à l'Ouest - Italie, Etats-Unis, Brésil.
Et comme souvent, on constate la difficulté qu'ont les chanteurs asiatiques pour transcender leur technique et véhiculer l'émotion. On en viendrait presque à douter de leur compréhension du texte. Impossible d'ailleurs pour l'auditeur francophone de saisir un traitre mot des stances de Sapho interprétées avec beaucoup de concentration par la mezzo-soprano coréenne Shin Je Bang. Débarrassée de tout sentiment, la partition de Gounod fait valoir un chant à la ligne assurée et à la longueur impressionnante mais hélas inerte. Même constat pour Medet Chotabayev que la rumeur présentait comme un des lauréats potentiels. A trop miser sur le métal sombre de sa voix, le ténor kazakh oublie de nuancer un « lucevan le stelle » qui, privé d'intentions, perd l'essentiel de son impact. On suppose que Caner Akgün doit à ses origines stambouliotes sa présence en finale tant, malgré un aigu affirmé, son « cruda, funesta smania » édenté sonne scolaire. Bien que talentueuses, Valeria Tornatore et Kristina Bikmaeva nous semblent, elles, victimes de leur choix. La première peine à projeter les notes – trop - graves que Mozart a glissées dans l’air de Sesto. La seconde fait également fausse route en optant pour l'air d'entrée de Norina. En l'écoutant, ce n'est pas à l'héroïne de Don Pasquale que l'on songe mais à Musetta dans La Bohème de Puccini, qui aurait mieux correspondu à sa vocalité.
Avec l'air de Marietta, extrait de Die Tote Stadt, la soprano roumaine, Irina Iona Baiant, a sans doute voulu se démarquer de ses consœurs en privilégiant l'intensité à la virtuosité. La chanteuse, malgré sa jeunesse (22 ans), fait montre d'une maîtrise du souffle et du son qui auraient dû lui valoir mieux que le prix spécial du jury.
Dans le trio de tête, on aurait sans hésitation inversé la deuxième position - Ludmilla Bauerfeldt dont le soprano léger parait encore mal aguerri pour venir à bout de « Regnava nel silenzio » - et la troisième - Jessica Rose Cambio, qui après avoir bien caché son jeu durant les répétitions le matin-même, expose un joli timbre et un indéniable tempérament.
Premier prix indiscutable en revanche pour Fatma Said, distinguée à la fois par le jury et par le public. Cette jeune artiste née au Caire en 1991 et formée à l'école de musique Hanss Eisler de Berlin (où elle étudie encore) a plus d'un atout dans son sac. Une assurance d'abord, surprenante compte tenu de son jeune âge (21 ans), qui tient à la fois de l'inconscience et de l'effronterie mais qui, combinée à une silhouette gracile, lui donne sur scène une aisance irrésistible. Un timbre ensuite d'une fraîcheur revigorante, une souplesse, un suraigu précis et une intelligence dramatique qu'elle sait utiliser pour offrir de Manon un portrait aguicheur. Ce potentiel devrait trouver à s'épanouir dans Mozart ou, si elle tient à l'opéra français, en Leila des Pêcheurs de perles dont elle possède naturellement la grâce ondoyante.

 

A Mirella Freni, le mot de la fin
 

Pourtant, ce n'est pas Fatma Said qui l'emporte à l'applaudimètre mais Mirella Freni. Appelée sur scène pour annoncer le palmarès, la légendaire soprano italienne laisse parler son cœur : « je suis très heureuse et très émue d'être ici avec vous. Leyla était vraiment une amie très chère et une très grande artiste. Ensemble, nous avons joué, plaisanté, répété et fait tant de choses... C'est elle qui a insisté pour que j'entre à l'Accademia del Teatro alla Scala afin d'accompagner les jeunes chanteurs. Quand nous chantions ensemble, elle me disait : "Mirella, aide-moi si j'oublie mon texte". Une fois, à Vienne, le soir de la première des Nozze di Figaro, - elle interprétait la Comtesse et moi Suzanna – dans le récitatif avant le duettino, au lieu de dire "canzonetta sull’ aria", elle marque un léger temps d'arrêt après "canzonetta" et ajoute "sull' erba" ! Déconcertée, elle me regarde et laisse échapper un "bo !" Sans perdre mon sang-froid, je la regarde à mon tour et j’enchaîne d'un air entendu "sull erba…" ».

 

Retransmis à la télévision sur Skytürk360, la septième édition de la Leyla Gencer Competition s'achève ainsi par un éclat de rire à une heure de grande écoute. On aimerait que le taux d'audience, non encore communiqué, soit à la hauteur de l'événement et des moyens déployés pour populariser l'art lyrique dans un pays qui, on l'ignore souvent, compte officiellement six maisons d'opéra (Ankara, Istanbul, Izmir, Mersin, Antalya et Samsun). On ne peut s'empêcher d’y voir la volonté d'ancrer la Turquie dans cette Europe qu'elle aspire à rejoindre. L'opéra, arme politique ? Ce n'est pas nouveau mais cela reste d'actualité. Preuve au-delà des frontières de la force et de la vitalité d'un art que certains ont dit trop vite moribond.

 

 

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