Rapprochement des maisons d’opéras en province : attention, danger !

Par Christophe Rizoud | lun 07 Mars 2016 | Imprimer

L’union faisant la force, un projet de rapprochement de quatre des maisons d’opéras de l’Est de la France est actuellement à l’étude. Plusieurs rencontres ont eu lieu entre les directeurs généraux, les administrateurs, les directions techniques et de la communication de l’Opéra national de Lorraine, de l’Opéra-Théâtre Metz-Metropole, de l’Opéra de Reims et de l’Opéra national du Rhin. Dans un pays en crise où les enveloppes budgétaires s’amenuisent, toutes les solutions pour réduire les dépenses doivent être envisagées. La mise en commun d’un certain nombre de moyens ne paraît pas une aberration tant qu’elle se limite à des considérations administratives et commerciales.

Ainsi, le partage de bonnes pratiques en termes de règlements de travail ; l’harmonisation des salaires et des conventions ; la mutualisation de la formation ; la systématisation, via une base de données, des prêts de matériels, de costumes, d’accessoires et d’instruments de musique ; l’échange de savoir-faire ; le « job-shadowing » (pratique consistant à mettre du personnel temporairement à la disposition des autres théâtres, dans le cadre de la formation continue) sont autant de solutions bienvenues pour favoriser les économies à large échelle.

Un exemple d’une de ces synergies avantageuses : faute de lieux de stockage, nos quatre maisons d’opéras sont régulièrement contraintes de procéder à un démantèlement anticipé de leurs productions, ce qui en limite les possibilités de vente ou de location. Moyennant quelques travaux, l’utilisation d’une ancienne base militaire désaffectée dans la banlieue de Metz pourrait servir à stocker les éléments propres à chaque spectacle et ainsi permettre leur commercialisation. Mieux, dans ce même lieu, un magasin commun accueillant les éléments de base de décors (escaliers, murs, portes, sols), pourrait être mis à la disposition de tous avec le bénéfice que cela représenterait en termes de mutualisation des ressources et d’optimisation de l’espace.

Cette volonté de collaboration n’exclut évidemment pas les deux mamelles du business aujourd’hui que sont le marketing et la communication. Déjà, la brochure de la prochaine saison des quatre institutions lyriques contiendra une page commune dédiée à la « Grande Région ». Des réductions tarifaires seront proposées à chaque abonné d’une maison pour tout achat de billet dans l’une des autres maisons. Côté « digital », des liens sont envisagés entre les sites Internet avec mise en commun de fichiers clients, l’envoi d’emails ciblés, l’utilisation des réseaux sociaux… Les associations de spectateurs des quatre maisons (Fidelio à Strasbourg, Des’lices Opéra à Nancy, le cercle lyrique à Metz, les Amis de l’Opéra de Reims) seront également utilisées comme levier d’échange et de dialogue. Il ne s’agit que de quelques pistes parmi d’autres. Là encore, les idées abondent et là encore, on ne voit rien à redire. Au contraire !

L’inquiétude point en revanche dès qu’il s’agit d’évoquer les collaborations artistiques possibles : constitution d’une troupe sur le modèle de l’Opéra Studio, possibilité de résidence de troupes, baroques ou contemporaines… Les pistes, soi-disant nombreuses, se dissolvent dans le creuset des bonnes intentions, les actions proposées deviennent plus évasives. Quid d’une concertation autour de la programmation afin d’élargir et de varier l’offre ? Quid d’une stratégie artistique garantissant à chacune de ces institutions de conserver son identité propre ? La démarche se veut avant tout rassurante, écartant en quelques phrases le spectre de la coproduction : « Ce modèle, comme beaucoup d’autres, mérite à juste titre d’être exploré. Mais l’idée de collaboration prime aujourd’hui sur l’idée de coproduction. Si ce modèle n’est pas à exclure, il n’apparait cependant pas comme étant la priorité. ». Comme on le comprend ! Déjà, le système de plus en plus répandu en Europe et ailleurs fait sentir ses effets pernicieux. Après Londres, Vienne, New-York, San Francisco, Madrid, Paris et quelques autres, Barcelone reprend en mai 2017 La Fille du régiment selon Laurent Pelly. A croire qu’il n’existe plus qu’une seule façon de représenter cet ouvrage aujourd’hui. Rudement secoué par la crise économique, le Liceu ne proposera d’ailleurs la saison prochaine que des reprises de spectacles déjà vus ailleurs (voit la brève du 26 février dernier).

Ainsi, les maisons d’opéra font des économies mais c’est l’amateur d’art lyrique qui trinque, de plus en plus limité dans ses choix, contraint d’applaudir ad nauseam la même mise en scène d’une ville à l’autre. A l’échelle mondiale, c’est regrettable. Appliqué à une région, le système pourrait s’avérer nocif : appauvrissement de l’offre et donc diminution de l’audience (qui ira revoir à Metz un spectacle qu’il a déjà applaudi à Nancy ?) ; uniformisation du propos scénique, voire musical ; perte d’identité culturelle avec à terme le danger d’élargir à Reims, Nancy, Strasbourg et Metz, ce qui est déjà en vigueur en Alsace, par exemple, avec Mulhouse, Colmar et Strasbourg : faire de ces quatre maisons d’opéras une seule.  Le rapprochement administratif, oui. La collaboration artistique, aussi – à voir comment. Mais la fusion, ça, non !

 

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