Quelques points de vue européens sur l'ère Mortier à travers Le Roi Roger

Par Anne Le Nabour | jeu 23 Juillet 2009 | Imprimer
 
 
Le Roi Roger à l’Opéra Bastille marque la fin du mandat de Gérard Mortier : dans les critiques du spectacle, les journalistes du monde entier en ont profité pour faire un bilan de ces cinq années. Pour beaucoup, l’opéra polonais, dont la mise en scène de Krzysztof Warlikowski a suscité la polémique, constitue la métaphore de cette fin de règne.

Mariusz Kwiecien, Le Roi Roger - Olga Pasichnyk, Roxana
Dans l’opéra de Karol Szymanowski, « le roi a abjuré la tradition, la société et le conformisme. Délivré de toutes responsabilités, il apparaît tel un nouveau-né, estime le journaliste de Klassikinfo : cette fin est en même temps un commencement comme pour Gérard Mortier qui quitte la direction de l’Opéra de Paris et prend la saison prochaine la tête du Teatro Real de Madrid ». Faire ses adieux avec un opéra polonais est peu commun mais « c’est à l’image du début de son mandat que le directeur belge avait inauguré par son œuvre préférée Saint François d’Assise de Olivier Messiaen, atteignant d’emblée un sommet », rappelle encore le journaliste.
Pour Online Musik Magazin, le bilan est plus que positif, puisque « Gérard Mortier accumule les mérites : il a rajeuni le public et recentré le répertoire sur le 20e siècle, sa gestion du budget a été bonne et l’orchestre de l’opéra a atteint un haut niveau. » Selon KlassikInfo, « Mortier a réussi à attirer dans son théâtre tant d’excellents chanteurs que d’admirables chefs d’orchestre et de brillants metteurs en scène ce qui n’est pas forcément contradictoire » et il évoque le Fidelio de Johan Simon, le « brutal » Macbeth de Dmitri Tcherniakov, la création de Kaija Saariaho, Adriana Mater ou encore la production du « très sensible opéra de chambre Melancholia ». Mais malgré toutes les audaces et les succès, « Mortier n’est pas non plus un magicien : le Don Giovanni hyperréaliste de Michael Haneke fut assez difficile à imposer et la création de la lourdaude Princesse de Bourgogne de Philippe Boesmans, un véritable flop. »
Quant à l’orchestre de l’Opéra de Paris, il recueille tous les suffrages, notamment dans Le Roi Roger : « l’orchestre a un son velouté, coloré et le jeu est pertinent », « Kazushi Ono mise sur un son riche de suggestions faisant ainsi flotter un parfum d’exotisme ». Les chanteurs ne sont pas en reste : « Dans le rôle de Roger, Mariusz Kwiecin est grandiose, Olga Pasichnyk en Roxana, rayonnante », s’enthousiasme le Frankfurter Rundschau. Pour Benjamin Herzog de KlassikInfo, Eric Cutler, en berger est « un ténor au comble de sa forme ».

Olga Pasichnyk, Roxana - Eric Cutler, Le Berger - Mariusz Kwiecien, Le Roi Roger
La mise en scène est beaucoup moins consensuelle : elle est « énigmatique » pour Roberto Becker de Online Musik Magazin, elle évacue « la thématique des guerres de religion entre chrétienté et culte dionysiaque préférant se faire s’affronter deux modes d’existence : d’un côté le conformisme matrimonial et de l’autre l’amour libre » selon Benjamin Herzog. Et il poursuit, déçu : « De façon peu originale, c’est un hippie qui incarne le berger [prédicateur] ». Ce-dernier est montré du doigt par « une bigoterie bourgeoise et terrifiante dans le look des années 70 qui se transforme bientôt en une véritable Inquisition ». Roberto Becker ajoute qu’à « la différence de la mise en scène de Hans Hollmann à Bonn [la saison dernière] qui cherchait à élucider par la sublimation, l’homosexualité du compositeur et transformait l’histoire en un coming out, curieusement, Warlikowski ne souligne pas du tout cette problématique. » Charles T. Downey de Ionarts pense « qu’une partie du problème provient des images vidéo tirées pour la plupart du film de Pasolini Théorème qui rend hommage sur un mode homo-érotique à la jeunesse et à la beauté ». Roberto Becker conclut : « il se peut que Warlikowski veuille remettre en question le culte actuel voué au corps svelte et au jeunisme. Mais quand à la fin, l’émancipation de Roger des règles orthodoxes débouchent sur un échec et qu’il n’aspire plus qu’à retrouver sa femme et son fils ou alors quand [le metteur en scène] présente le berger et son message comme un divertissement pour enfants à la Mickey, il jette le bébé avec l’eau du bain ».
 
Les journalistes étrangers n’ont pas manqué de souligner les huées d’une rare violence adressées au metteur en scène polonais. Le public parisien est apparemment réputé plus sage. C’est un « déferlement », un « tonnerre » de huées qui s’est abattu sur Warlikowski mais au moins comme le relève le site de PolskieRadio, « le directeur est content d’avoir réussi à susciter un débat passionné au sein du très respectable Opéra Bastille. » Mission accomplie ! 
 
Anne Le Nabour
 
Sources :
  • LANGE, Joachim : « Therapeutisches Schwimmen im Jungbrunnen » in Frankfurter Rundschau, 9 juillet 2009

  • HERZOG, Benjamin: „Freiheit mit roten Fingernägeln“ in KlassikInfo (www.klassikinfo.de), 18 juin 2009

  • BECKER, Roberto: „Vom Luxuspool zur Blechtonne“ in Online Musik Magazin (www.omm.de),

  • DOWNEY, Charles: „King Roger Decapitated in Paris“ in Ionarts (www.ionarts.blogspot.com), 8 juillet 2009

  • “Warlikowski’s King Roger scandalizes Paris” in www.polskieradio.pl, 3 juillet 2009


 

 

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