Pour réhabiliter Lucrèce Borgia

Par Roselyne Bachelot-Narquin | lun 23 Avril 2018 | Imprimer

Il y a quelques mois, pour ForumOpéra, j’avais à l’occasion du 150e anniversaire du Don Carlos de Verdi cassé le mythe et restitué dans sa vérité historique Charles d’Autriche, un avorton psychopathe, très loin de l’amoureux désespéré et romantique incarné par le sémillant Jonas Kaufmann. En guise de punition méritée, je me livre à l’opération inverse et vais procéder à la réhabilitation d’une des figures de femme les plus vilipendées qu’on puisse imaginer : Lucrèce Borgia, la criminelle, la débauchée, l’incestueuse, bref la scandaleuse, mise en musique dans l’opéra éponyme par Gaetano Donizetti.   


Bartolomeo Veneto - Portrait supposé de Lucrèce Borgia © DR

Le procès à charge de la belle romaine aux cheveux d’or et aux yeux bleu-vert est instruit depuis plus de cinq siècles par l’Eglise catholique, toujours prête à faire porter les turpitudes de ses clercs par les victimes de ces derniers et colporté par la rumeur populaire qui n’attendit pas Twitter pour se régaler de fake news. 

Mais celui qui porta l’estocade fut bien Victor Hugo qui, en février 1833, fit représenter au Théatre de la Porte Saint-Martin une Lucrèce Borgia aussi sanguinaire qu’invraisemblable*. Le beau Gennaro ignore totalement que la femme décrite par ses amis comme une meurtrière dévergondée est en fait sa mère. Au terme d’une série de quiproquos qui mêlent complots, déguisements, bals, Lucrèce le fait empoisonner avec ses amis puis tente de le sauver en lui proposant un antidote qu’il refuse. Il meurt non sans avoir auparavant tué Lucrèce  qui dans le  souffle de l’agonie lui révèle, dans le plus pur style Starwars, « Je suis ta mère ! ».  

Cette intrigue totalement loufoque rencontra néanmoins un immense succès et Gaetano Donizetti eut immédiatement l’idée d’en tirer un opéra qu’il composa en quelques mois et dont la première eut lieu à La Scala en décembre de la même année avec une intrigue calquée sur celle de Victor Hugo à quelques détails près. Il est à remarquer d’ailleurs que lorsque l’œuvre revint à Paris aux Italiens en 1840, Hugo était furieux de ce plagiat de son œuvre par le librettiste Felice Romani. Plus tard, il fit condamner le traducteur et l’éditeur de la version française pour contrefaçon. Il est à signaler qu’un autre livret baptisé La Rinegata plaça l’action en Turquie. Nonobstant ces péripéties, l’œuvre est inscrite au répertoire des plus prestigieuses maisons d’opéra et de nombreux airs sont devenus de véritables tubes, tels Com’e bello ou Vieni, la mia vendetta. 

Donizetti a donc activement participé au complot de dénigrement de Lucrèce Borgia et il est plus que temps de rétablir la vérité.

La petite Lucrèce nait le 18 mai 1480 d’un père cardinal Rodrigue Borgia et de sa maitresse, une aristocrate romaine, Vannozza Cattanei. Le couple a déjà deux garçons, Juan et César et un troisième, Jofre, suivra Lucrèce. Ces mœurs ne choquent personne à l’époque et toute la fratrie est légitimée par leur cardinal de père. Rodrigue a pris soin d’assurer à sa maitresse un mari de convenance, Giorgio di Croce. A la mort de celui-ci, Lucrèce n’a que six ans, mais Rodrigue va pourvoir à son remplacement par un homme de culture, Carlo Canale qui va assurer à la petite les rudiments des lettres anciennes. Le cardinal Borgia qui suit de très prés  et dit-on, de manière affectueuse, l’éducation de ses enfants, décide ensuite de la confier à Adriana Orsini, parente de Laurent le Magnifique, qui parfait ses connaissances en de nombreuses langues et instruments de musique. Elle se lie alors de grande amitié avec la belle-fille d’Adriana, Julie Farnèse qui deviendra, bien plus tard, la maitresse de son père.

Jusqu’ici tout va bien : une famille, certes improbable, mais où, dans une atmosphère cossue, règne une harmonie faite  de divertissements intellectuels et  de jeux d’enfants entourés d’adultes aimants.

À peine entre-t’elle dans l’adolescence que Lucrèce devient un outil au service des ambitions de son père qui a décidé de devenir pape. Elle a onze ans et son père l’a déjà fiancée – sans lui demander le moindrement son avis – à deux nobles espagnols qui pourraient servir les desseins paternels. Mais le grand chambardement se produit le 11 aout 1492 avec l’élection de Rodrigue Borgia au trône de Saint-Pierre sous le nom d’Alexandre VI. Pour lui, il ne s’agit plus seulement d’établir sa fille au mieux de ses intérêts économiques mais bien de ses intérêts politiques, car à l’époque le pape est avant tout un chef temporel bien plus que spirituel. Il lui faut donc trouver des appuis militaires et il se tourne vers le duc de Milan, Ludovic Sforza, plus connu sous le nom de Ludovic le More, qui vient de lever une armée. L’alliance est scellée par le mariage de Lucrèce avec Giovanni Sforza, le neveu de Ludovic. La jeune fille n’a que 13 ans et après le mariage en grandes pompes, le mari ne fait guère preuve d’empressement et profite de la première occasion – une épidémie de peste – pour repartir dans ses terres. Bon débarras, la vie peut continuer comme avant. 

Sauf que… les choses se compliquent sur le plan politique. Alexandre VI a fait alliance avec le roi de Naples et marié son fils Jofre avec la fille du souverain napolitain. Ceci n’est pas du goût de Ludovic le More qui s’allie alors avec le roi de France Charles VIII pour mener une guerre de conquête totale dans la péninsule. Quant à Giovanni, tiraillé entre son oncle Sforza et son beau-père Borgia, il trahit tout le monde en commandant un régiment napolitain tout en jouant les espions pour les milanais ! Alors que Lucrèce est refugiée à Pesaro, les français envahissent Rome, violent, pillent et massacrent allègrement, prennent le pape et son fils César en otage. Mais Ludovic le More, jamais à court d’une trahison, va rejoindre le camp de la coalition formée par l’Autriche et la Vénétie, chasser les français d’Italie et réinstaller Alexandre VI sur son trône papal. Ouf !

Inutile de vous dire qu’à la suite de pareilles péripéties, le clan Borgia a décidé de liquider Giovanni Sforza, ce qui peut à la rigueur se comprendre… Pour sauver sa peau, ce dernier se réfugie à Pesaro chez sa femme à qui il n’a jamais trouvé autant d’attraits et qui, pas rancunière, lui donne sa protection. A défaut de l’assassiner, les frères Borgia vont lui mettre le marché en mains : il doit accepter l’annulation du mariage pour non-consommation en reconnaissant qu’il est impuissant ! Alors qu’il est le père de plusieurs enfants illégitimes…

C’est là que va se nouer le drame de Lucrèce. Alors qu’elle a été d’une loyauté parfaite vis-à-vis d’un mari qui n’a pas usé de la même probité à son endroit, celui-ci, animé d’une folle volonté de vengeance, déclare que si le pape lui a enlevé sa femme, c’est qu’en fait, celle-ci est sa maîtresse. Et pour faire bon poids, qu’elle couche aussi avec ses frères… 

L’atmosphère familiale s’alourdit encore plus. César fait assassiner son frère ainé Juan, le préféré de son père qui ne se remettra jamais de cette mort. Lucrèce, pour fuir cette atmosphère délétère, s’est réfugiée dans un couvent, mais son frère et son père sont bien décidés à l’en faire sortir pour qu’elle soit au service de leurs sinistres projets. Pour la ramener, le pape lui envoie son camérier, elle en tombe amoureuse, elle est enceinte, César découvre son état, poursuit le camérier réfugié aux pieds du pape et le blesse à coups de poignard, puis le noie dans le Tibre avec la servante de Lucrèce qui avait tenté de cacher la grossesse de sa maitresse. Ambiance. 

Devant tant de violence, toute la famille est terrorisée et sait que pour rester en vie, il faut tout céder à ce monstre qu’est César Borgia. Pour affermir l’alliance avec le royaume de Naples, un mariage est scellé en 1498 entre  Alphonse de Bisceglia, le fils du roi et Lucrèce. On ne lui a pas demande son avis mais, contre toute attente,  le coup de foudre est immédiat entre les deux jeunes gens qui vont tenir à Rome une véritable cour où règnent les arts et les fêtes. César tisse sa toile dans l’ombre. Furieux qu’on lui ait refusé la main de Charlotte, la sœur d’Alphonse, il se tourne vers Louis XII, le nouveau roi de France,  part résider à sa cour, épouse une française Charlotte d’Albret. Le pape et sa fille respirent, hélas, leur répit est de courte durée. Voilà leur bourreau de retour, bien décidé à conquérir Naples et pour cela assassiner le mari de sa sœur qui pourrait nuire à ses desseins. Alphonse s’enfuit, Lucrèce est retenue prisonnière. Pour les protéger, Alexandre VI nomme Lucrèce gouverneur de Spolète où elle va, accompagnée de son mari enfin venu la rejoindre, gouverner avec beaucoup de doigté.  

Mais le couple est pressé par le pape de revenir à Rome où Lucrèce accouche d’un garçon. César Borgia n’a plus qu’une idée : assassiner son beau-frère. Première tentative  avec des hommes de mains qui le poignardent mais ne font que le blesser. Il va alors lui-même l’étrangler aidé par un spadassin. C’est en vain que Lucrèce est allé supplier son père de sauver son mari. On a peine à imaginer les souffrances qu’a déjà endurées cette jeune femme de vingt ans qui sombre alors dans la dépression.

Elle s’en sort car elle est trop intelligente pour ne pas comprendre qu’un nouveau mariage peut la protéger. Quand on lui annonce que l’on a sollicité pour elle Alphonse d’Este, fils du duc de Ferrare, elle comprend que sa chance de survie est d’accepter cette union. Elle charme sa belle-famille peu enthousiaste à son encontre car les rumeurs d’inceste circulent déjà, ainsi que son mari qui lui restera attaché sa vie durant.

Lucrèce Borgia fait de Ferrare une véritable capitale culturelle, rénove le Palazzo Vecchio où se pressent latinistes, poètes, musiciens et peintres. On ne sait si cette femme est heureuse. Elle est épuisée par des grossesses à répétition et multiplie les fausses couches et les enfants mort-nés. Elle a craint longtemps de ne pas donner d’héritier et d’être répudiée, mais un fils Hercule nait enfin en 1508. 

Quand son père meurt, elle sait que le danger peut venir, encore et toujours de son frère. Habilement, elle fait alliance avec lui contre le nouveau pape, Jules II, ennemi juré des Borgia et lui envoie des troupes. Mais César est lâché par le roi de France,  emprisonné par les napolitains et envoyé en forteresse  en Espagne, s’évade pour rejoindre le roi de Navarre et meurt au siège de Viana en mars 1507. Bon débarras. 

Mais il n’y a pas de repos à Ferrare. La guerre est ouverte avec le pape Jules II, le duché est terrassé, Alphonse est fait prisonnier. Lucrèce se conduit avec une extraordinaire dignité, tient table ouverte dans son palais pour ses sujets, vend ses bijoux et son argenterie. 

Son mari est revenu et la mort de Jules II va normaliser les choses et à défaut de son bonheur personnel, l’élection de Léon X ramène la paix. Après la victoire de Marignan (1515 !), François Ier met le duché de Ferrare sous sa protection et commence pour le duché, Alphonse et Lucrèce, une période faste. Dans son Orlando furioso, L’Arioste  décrit Lucrèce comme une des huit femmes les plus célèbres du monde, Titien décore le palais, elle crée un musée des antiquités…

Après tant d’épreuves, cette période de bonheur et de gloire fut brève. Le 24 juin 1519, à 39 ans, Lucrèce Borgia, duchesse de Ferrare, meurt de fièvre puerpérale en mettant au monde son onzième enfant,  une fille, Isabella. 

Lucrèce ne fut pas une sainte et ne le revendiqua jamais. Mais sa destinée nous dit bien des choses. Raconter le chaos politique de l’époque nous permet de mieux comprendre l’Italie d’aujourd’hui, son impossible unité nationale et sa gouvernance sans cesse remise en question. Raconter les crimes de l’Eglise catholique remet en place certains discours moralisateurs de thuriféraires qui feraient bien de balayer devant leur porte… Mais surtout raconter la vie de Lucrèce, c’est mieux réaliser l’asservissement et la violence qui ont été le lot des femmes pendant des millénaires. Gaetano Donizetti a écrit de la belle musique mais il a aussi participé à l’injuste bûcher médiatique qui a frappé une femme remarquable qui ne méritait pas pareil procès à charge…

*Signalons l’interprétation époustouflante et travestie que Guillaume Gallienne donna de Lucrèce Borgia à la Comédie Française en 2014. 

*Ma gratitude va à Chantal Cazaux, rédactrice de l’Avant-Scène Opéra qui m’a permis de rectifier deux inexactitudes dans ce billet. Merci pour cette lecture vigilante. 

 

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