Patrice Chéreau : « Les chanteurs savent qu’ils ont une voix mais ils oublient qu’ils ont aussi un corps »

Par Edouard Brane | jeu 13 Janvier 2011 | Imprimer
Jusqu’au 31 janvier 2011, le musée du Louvre donne carte blanche à Patrice Chéreau pour un festival artistique unique en son genre intitulé Les visages et les corps. Lumière sur la personnalité d’un artiste tour à tour acteur, dramaturge, cinéaste et surtout metteur en scène de théâtre et d’opéra.  
Parmi la liste de manifestations prévues par Le Louvre, une nous a intéressé particulièrement : Patrice Chéreau : Théâtre et musique filmés. Cycle de quatre jours, cet événement a ouvert les festivités avec la projection de deux de ses mises en scènes d’opéra : Lulu d’Alban Berg et De la maison des morts de Leos Janacek. Clou du spectacle, Patrice Chéreau a souhaité conclure ces journées par une discussion publique entre lui et deux personnalités emblèmatiques du monde de l’Opéra : Stéphane Lissner, directeur du Teatro alla Scala et le chef d’orchestre, Daniel Barenboim.*

Bien que cette rencontre dût aborder en détails leur production de Tristan und Isolde, qui avait ouvert la saison de la Scala en 2007, les trois hommes ont préféré évoquer leur complicité commune, depuis leur rencontre jusqu’à aujourd’hui. Morceaux choisis.

 
 
 
Chéreau et la mise en scène
Patrice Chéreau a débuté la mise en scène d’opéra avec L’italienne à Alger de Rossini en 1969 suivie des Contes d’Hoffman d’Offenbach en 1974. Mais la consécration ne viendra qu’avec la création du Ring dirigé par Pierre Boulez à Bayreuth en 1976. Depuis il a mis en scène Lucio Silla de Mozart (1984), Wozzeck d’Alban Berg (1992) et Cosi fan tutte à Aix-en-Provence (2005). Au début, il y a avant toutes choses les répétitions que le metteur en scène initie par une lecture attentive du livret avec les chanteurs autour d’une table: « Il m’arrive même de congédier le pianiste plusieurs jours afin de travailler uniquement sur le texte. Je ne sais pas lire la musique mais je sais l’entendre. Elle arrive progressivement. » Pour cela, Chéreau est même prêt à travailler de longues heures en silence, pratique qu’il affectionne particulièrement : « Pour De La maison des morts de Leos Janacek par exemple, j’ai regroupé les acteurs et les chanteurs ensemble et nous avons improvisé en silence pendant 8 jours durant. Le silence est source de réflexion. » Travailler à la table signifie aussi s’attarder de longues heures sur chaque mot afin d’en saisir la meilleure articulation: « Les chanteurs pensent trop à leur paroles et non à celles des autres. Ils ne connaissent pas parfois la vraie signification des mots. Wagner est à ce titre le compositeur le plus difficile à saisir ». Si Patrice Chéreau aime travailler en silence et s’attarder sur les mots, il en est de même avec le corps des chanteurs : « Comment faire passer la musique à travers le corps ? Cela passe avant tout par une réflexion sur le texte : il faut que les mots soient mis en scène. Les chanteurs savent qu’ils ont une voix mais ils oublient qu’ils ont aussi un corps. »
Le répertoire germanique avant tout
Pourquoi Patrice Chéreau n’accepte-t-il pas plus de mises en scène d’opéra ? A cette question il aime répondre : « Je l’avoue, je ne cours pas après les mises en scène. A chaque fois que je travaille sur un nouveau projet, je le considère comme un émerveillement en soi. La routine dans l’opéra peut arriver très vite et je préfère ne pas la connaître. On me propose aussi de mettre en scène des opéras italiens mais je refuse. Je préfère le répertoire germanique car je m’y sens mieux. » S’il n’est pas présent à chaque saison lyrique, la musique et l’opéra ne le quittent pourtant jamais : « J’ai énormément appris grâce à la musique et grâce à  ma complicité avec Pierre Boulez et Daniel Barenboim. Quand on travaille avec la musique, on travaille sur une écriture dynamique. J’essaye de retranscrire cela dans mes autres disciplines. J’essaye de trouver les bons tempi et la meilleure dynamique possible. Au cinéma, cela se traduit à travers le montage. »
Sur Tristan und Isolde
C’est Stéphane Lissner qui est à l’origine de leur collaboration sur la production de Tristan und Isolde. Le directeur de La Scala raconte : « Ce fut en 2005 à Aix-en-provence. On venait tout juste d’annoncer ma nomination en tant que nouveau directeur de La Scala de Milan et j’ai immédiatement demandé à Daniel de venir m’aider. Puis l’idée de commencer la saison par une collaboration entre lui et Patrice Chéreau m’est venue et nous avons travaillé sur Tristan und Isolde de Wagner. Il faut dire qu’ils s’étaient déjà depuis longtemps penchés sur le sujet ! ». L’entente entre les deux artistes a tout de suite opéré comme le raconte Patrice Chéreau : « Nous sommes partis avec Daniel sur la même exigence et le même désir de nous engager pleinement. L’idée était de placer au même niveau l’aspect théâtral et musical. Nous avions en effet commencé de parler de Tristan und Isolde dès 1981 ! »
« La musique est mathématique »
Daniel Barenboim et Patrice Chéreau ont collaboré plusieurs fois. Tout a commencé en 1992 par Wozzeck d’Alban Berg au Théâtre du Châtelet dirigé alors par Stephane Lissner. En 1994, ils ont présenté ensemble une production de Don Giovanni à Salzbourg avant de se retrouver pour Tristan und Isolde en 2005 à La Scala de Milan. Daniel Barenboim revient sur leur collaboration : « Un chef d’orchestre est là pour diriger : c’est à dire apprendre aux musiciens à jouer ensemble et à suivre le même rythme. Le travail d’un metteur en scène est assez similaire. La musique est inexplicable, elle est mathématique. Elle n’est pas gaie, elle n’est pas triste, elle est les deux à la fois. Patrice cherche par exemple à ne pas placer les chanteurs sur une ligne droite mais toujours en diagonale ! ». Il arrive que lors des premières répétitions, Patrice Chéreau aille dans le sens inverse de la direction d’un chef d’orchestre. « Une idée scénique peut ne pas convenir à une tonalité musicale. Je n’ai pas à demander à Daniel de jouer un passage plus vite ou plus lentement ! Dans cette impasse, le chef d’orchestre est généralement là pour vous rappeler à l’ordre et trouver une nouvelle idée. »
Notes humoristiques
Sans tomber dans l’excès, chacun des participants a démontré son ouverture d’esprit. Ainsi, Patrice Chéreau a abordé la perte d’inspiration qui peut lui arriver à tout moment. Deux solutions s’offrent alors à lui : Je cours relire le texte à tête reposée… et je vais aux toilettes car c’est là où l’on pense le mieux ! » De son côté, Daniel Barenboim a essayé d’expliquer à travers une histoire drôle en quoi la musique pouvait être mathématique : « C’est l’histoire d’une institutrice qui demande à ses élèves combien font 2 et 2. Personne ne semble avoir la réponse jusqu’à ce qu’un garçon lève le doigt et affirme que 2 et 2 font 7… La maîtresse, désespérée, interpelle l’enfant et le corrige en disant : « Mais non ! 2 et 2 font 4… Cela peut peut-être faire 5 mais surtout pas 7 ! » Pour conclure, Stephane Lissner a trouvé les mots qui caractérisent le mieux ces deux artistes  : exigence et la générosité. Cette discussion publique l’a confirmé.
Edouard Brane
 
* Notons la sortie du livre Dialogue sur la musique et le théâtre de Patrice Chéreau et Daniel Barnenboim publié chez Buchet Chastel. L’occasion d’enfin connaître l’envers du décor à travers un témoignage en forme de dialogue sur leur travail respectif.
 

 

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