Marisol Touraine : « Pour moi, Puccini est vraiment le bonheur pur »

Par Maximilien Hondermarck | lun 07 Octobre 2013 | Imprimer
L’opéra n’a pas de frontières politiques : une ministre des affaires sociales s’en va Verdi sous le bras ; une nouvelle arrive sur un air de Puccini. Marisol Touraine nous a reçu pour discuter de sa passion lyrique, avant tout une histoire d’émotions plutôt que de glose.
 
Quel est votre premier souvenir d’opéra ?
Je n’ai pas été élevé dans une famille qui aimait particulièrement l’opéra, ni la musique en général d’ailleurs. On m’emmenait au théâtre, dans les musées ; lire y faisait partie des évidences, mais la musique n’était pas vraiment présente. J’ai donc un souvenir d’autant plus marquant de ma première représentation d’opéra. C’est mon parrain qui, pour mes 15 ans, m’a emmené au Palais Garnier pour aller y entendre Le Chevalier à la Rose. J’ai eu l’impression que tout un univers s’offrait à moi. Non pas que Le Chevalier à la Rose me touche particulièrement, hier ou aujourd’hui d’ailleurs, mais c’était cet ensemble de codes, ces rituels qui m’ouvraient sur quelque chose d’autre. J’y suis ensuite rentrée petit à petit, toute seule, à travers les voix. Puis avec mon mari, et enfin avec mes enfants. Tout cela finalement, c’est autant une histoire de musique qu’une histoire personnelle : je découvre en faisant découvrir à mes enfants, à ma fille ainée surtout, qui m’accompagne le plus souvent ; cela fait partie de notre vie.
Ce qui frappe chez ceux que l’on appelle les « mélomanes », c’est qu’ils n’ont finalement pas grand chose en commun : les amateurs d’opéra croisent peu les amoureux de piano, qui ne rencontrent pas davantage les passionnés de musique contemporaine, etc.
Il est vrai que je ne vais que très rarement écouter un pianiste ou un ensemble de musique de chambre. Cela m’ennuie un peu. Non, plutôt ça ne me touche pas, c’est trop loin de moi, sans doute cela m’est-il trop abstrait. Je n’ai pas du tout un rapport intellectuel à la musique : je ne lis pas la musique par exemple. Par contre, quand je lis ce que peut penser tel ou tel critique du spectacle que j’ai entendu, je me dis que, sans grandes connaissances techniques, je n’en suis pas si loin ! Mais ce qui m’importe vraiment, c’est l’émotion. Ecouter dix intégrales de la même œuvre pour pouvoir comparer telle ou telle note, cela me dépasse un peu.
Si cela ne touche pas l’intellect, cela touche-t-il quelque chose de l’ordre du passionnel, de l’irrationnel ? Certains crient à l’opéra, beaucoup sifflent…
Alors non, moi je ne siffle pas ! Mais on vous dira que je ne suis pas quelqu’un de très démonstratif (rires). De toute façon je ne sais pas siffler. Quand je ne suis pas heureuse de ce que j’entends, je n’applaudis pas. C’est ma façon de protester. Mais sur la question des expressions « bruyantes », je trouve qu’il y a là-dedans une forme d’immense irrespect, mais de la même façon cela me fascine assez. Lorsque la salle s’emballe, cela siffle, cela crie, ou bien cela hurle son enthousiasme, c’est extraordinaire. Ce sont surtout les mises en scène qui peuvent m’agacer, ou bien que je ne saisis pas forcément. Le Ring à Bastille par exemple : cette mise en scène lourdingue, comme si l’on ne pouvait pas mettre en scène Wagner autrement qu’en mettant des clignotants « Attention, nazis ! » partout. J’ai mis du temps à oublier la mise en scène et à pouvoir entrer pleinement dans la musique…
Etes-vous de ceux qui suivent un artiste adoré jusqu’à New York, Vienne ou Berlin ou bien vous concentrez-vous avant tout sur les œuvres ?
Eh bien je crois que je suis un peu entre les deux. Renée Fleming m’a beaucoup marqué dans Otello par exemple, elle est tout de même extraordinaire. Dans un genre différent, Natalie Dessay me touche énormément. De manière générale, je suis plus sensible aux voix de femmes. Il y a quelque chose en elles, et davantage encore dans les voix de sopranos, qui atteint l’émotion pure et que je ne retrouve pas forcément chez un homme.
Après votre première expérience avec Le Chevalier à la Rose, quels sont les jalons, les étapes de votre rapport à l’opéra ?
Ce qui me frappe quand j’en parle, c’est que ces jalons ne sont pas forcément liés à telle ou telle œuvre, mais plutôt au moment où elles se sont imposées dans ma vie. J’ai un souvenir très fort par exemple, à Berlin. A la chute du mur, je parle avec un ami diplomate de mon envie de me rendre là-bas. On s’y rend dans la foulée - quelques jours après, je n’y étais pas le jour même (rires) ! Cet ami m’emmène voir Aïda en concert à la Philharmonie. Puis j’y suis retournée récemment avec le gouvernement pour les cinquante ans du Traité de l’Elysée. Il y avait un très beau concert avec la Chancelière Merkel, une vraie mélomane. Et en rentrant dans cette salle magnifique, je me suis revu vingt-quatre ans en arrière, à ce moment précis de novembre 1989, en train d’écouter Aïda, c’était vraiment quelque chose… Comme quoi tout cela est bien du ressort de l’émotion pure, du rapport au souvenir, à son histoire personnelle, c’est bien loin d’une connaissance intellectuelle.
Dans un registre bien différent, je suis passionnée d’opéra contemporain, surtout les Américains : Glass, Adams. Einstein on the beach, c’est tout de même vraiment extraordinaire. Nixon in China, I was looking at the ceiling and then I saw the sky que j’ai revu au Châtelet l’été dernier : pour moi ce sont de très grands opéras.
C’est plutôt de rare de rencontrer des amateurs d’opéra penchant spontanément vers le répertoire contemporain…
Et pourtant, c’est mon plaisir. Je les écoute à la campagne, je mets le son à fond, j’ai un peu un côté ado qui s’enferme pour écouter sa musique (rires) !
Ensuite, le plaisir complet, c’est bien sur l’opéra italien. Verdi d’abord, et puis Puccini. Pour moi, Puccini est vraiment le bonheur pur, que certains ne trouvent sans doute pas assez sophistiqué, mais qui à mon avis réussit à toucher à l’essence même de l’opéra.
Y a-t-il encore des lieux d’opéra qui vous font rêver ?
Je ne suis pas encore une grande voyageuse, j’écoute l’opéra avant tout à Paris : j’aime beaucoup la salle de l’Opéra Bastille, quoi que l’on puisse en dire. Je vais également à Tours : Jean-Yves Ossonce y fait un travail formidable. Et ce que l’on y voit sur scène, avec Gilles Bouillon notamment, dans les limites d’une salle pas bien grande évidemment, est très intéressant.
Ensuite, bien sûr, il y a des endroits qui m’attirent, que je réserve pour plus tard. La Scala par exemple : ce n’est pas aussi difficile d’y obtenir une place qu’à Bayreuth, mais l’occasion ne s’est pas encore présentée. Aix-en-Provence l’été me fait très envie également. Je voulais voir l'Elektra de Chereau et la préparation de la réforme des retraites m'en a empêchée ! J’ai plein de choses à faire et découvrir encore !
Avez-vous des collègues au gouvernement avec qui discuter de votre goût pour la musique ?
Non, je ne crois pas. A vrai dire, je n’ai pas beaucoup cherché, il y en a certainement. Bien sûr, dans l’ancien gouvernement, Roselyne Bachelot est connue pour être une dingue d’opéra, sans doute bien plus que moi ! Je me souviens que nous avions discuté une fois à l’Opéra Bastille et que nous nous étions dites : « On ne dira pas que l’on s’est vu ici ! » (rires).
La démocratisation de la musique passe-t-elle encore à votre avis par l’élargissement de l’offre ? On parle beaucoup de la Philharmonie en ce moment.
Ecoutez, il n’y a vraiment pas de solution parfaite. Je ne vais pas vous donner un avis tranché sur la Philharmonie ; on a tout de même une offre considérable à Paris. Et puis honnêtement, il n’y a pas que Paris ! Ensuite, il y a le problème plus large de l’éducation musicale, de la culture musicale en France. J’étais il n’y a pas très longtemps à Prague : le rapport à la musique y est tout à fait différent ; on voit, on entend la présence de la musique absolument partout. Nous au fond, c’est la littérature qui prend cette place. Ici, on vous demandera quel est votre livre préféré : il est presque inconcevable que vous n’en ayez pas un. Si vous n’avez pas de pièce de musique favorite, après tout… Nous sommes fruits de notre culture, et il se trouve que nous ne sommes pas nés dans le pays le plus amoureux de la musique, c’est ainsi. Cela doit nous convaincre de poursuivre nos efforts pour que les plus jeunes aient accès à cette culture.
 
Propos recueillis par Maximilien Hondermarck, le 29 mai 2013
 
 
 
 

 

 

 
 

 

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