L’Opéra de Montréal : une maison de répertoire ouverte à tous

Par Edouard Brane | mar 19 Juillet 2011 | Imprimer

Que connaissons-nous du Québec ? Son sirop d’érable, ses pains perdus, ses caribous, ses stations de ski et ses autochtones débonnaires. On en oublie presque Montréal, sa métropole culturelle bouillonnante d’évènements divers et variés parmi lesquels l’Opéra de Montréal a su se détacher depuis les cinq dernières années. Focus sur une institution ouverte à tous et en pleine croissance.

 
En ce mois de janvier, la température extérieure avoisine les -20°C et les rues de Montréal se sont vidées de leur population. Il faut à l’inverse s’immerger dans lessous-sols de la ville pour y découvrir ses habitants flânant parmi les mille et une boutiques que l’on peut arpenter de long et en large. Ce n’est pas pour autant que la métropole québécoise hiberne, bien au contraire. La vie montréalaise est foisonnante. L’IglooFest en est une preuve : festival nocturne en plein air, accueillant tous les plus grands DJs et DJettes de la scène.

De son côté, l’Opéra de Montréal est aussi en pleine activité et déborde autant d’énergie. Pierre Vachon, tour à tour musicologue et directeur du marketing et de la communication de l’institution, arbore sa ville de long en large afin de prêcher la bonne parole. Son objectif: promouvoir la dernière production en date : une version pour baryton du Wertherde Massenet dans une mise en scène provenant tout droit d’Australie (lire le compte-rendu de Réal Boucher). C’est ce passionné « habité » que nous avons rencontré et qui nous en a dit un peu plus sur l’histoire de cette maison qui se veut internationale, ouverte à tous et pour tous.
 

  
D’Emma Albani à Marie-Nicole Lemieux 

 

Cheveux blancs légèrement hirsutes, le regard attentif et un large sourire aux lèvres, Pierre Vachon est un vrai lyricomane investi d’une mission majeure : celle de redynamiser l’Opéra de Montréal. « Historiquement, Montréal est une plaque tournante de l’opéra. Dès le XIXe siècle, l’opéra y fait son apparition et devient rapidement incontournable pour les artistes européens qui passent aussi par New York et la Nouvelle Orléans. On doit cet engouement aux anglophones qui ont toujours eu cette philosophie liée au mécénat et à la philanthropie. A titre d’exemple, Lucia di Lammermoor de Donizetti y a été joué deux ans après sa création en 1835 ». Du côté francophone, il faut attendre la fin du XIXe, en 1893, pour que soit créée la première maison permanente: l’Opéra Français de Montréal. « Mais les compagnies tournaient sans arrêt et les échecs allaient bon train. Il a fallu attendre 1980 pour que soit créé l’Opéra de Montréal. Comme souvent, les mêmes erreurs sont commises et le déficit explosait de nouveau d’année en année. Lors de notre reprise en 2006, celui-ci atteignait 2,1 millions de dollars canadiens pour 7 millions de budget ! » Cette fois, la leçon a bien été retenue. Depuis 5 ans, l’Opéra de Montréal a su se doter d’une équipe rodée, dirigée par trois hommes que la passion rapproche: Pierre Dufour, directeur de l’opéra et de la production, Michel Beaulac, directeur artistique et Pierre Vachon, directeur de la communication. Ce sont eux qui ont su attirer un nouveau public et éviter que l’Opéra de Montréal sombre à jamais. « Nous sommes aujourd’hui une vraie institution internationale, facteur majeur pour une métropole telle que la nôtre. L’Opéra de Montréal : une maison de répertoire ouverte à tous. »Il ne faut pas oublier que le Québec est source de talents. Souvenons-nous ainsi de Leopold Simoneau ou encore de Maureen Forrester et surtout la première grande cantatrice québécoise Emma Albani. La jeune génération n’est pas en reste comme le prouve en haut du podium le contralto Marie-Nicole Lemieux. Le chef d’orchestre Yannick Nézet-Séguin dirige quant à lui au MET et à Salzbourg tandis que Phillip Addis était à l’affiche du Pelléas et Mélissande de Debussy dirigé par John Eliot Gardiner l’année dernière à l’Opéra-Comique.

 

Place aux jeunes

 

Voir un tel engouement pour l’opéra est revigorant. Ce que l’on ressent avant tout est une ouverture d’esprit novatrice au regard de l’évolution de l’opéra au Québec. « En Europe, l’art lyrique est ancré dans les racines les plus profondes et porte encore le poids de la tradition. En Amérique du Nord, l’approche opératique est radicalement différente. Il est plus facile ici de lancer de nouvelles initiatives. La plupart des chanteurs européens qui viennent ici sont souvent étonnés car l’Europe souffre d’une puissance hiérarchique avec des niveaux incommensurables. L’image de l’opéra est ici beaucoup moins figée et bien plus souple. Tout est à créer. » Dernière exemple en date, un happening organisé chez Simmon’s (équivalent des Galeries Lafayette) : deux jeunes chanteurs issus de l’Atelier lyrique de Montréal ont interprété sur le vif deux airs de Carmen devant des spectateurs incrédules. C’est la deuxième manifestation de ce genre à Montréal après avoir été testée en septembre dernier sur un marché local.

 

 
Si ce type de démarche existe aussi en Europe, Pierre Vachon la considère toutefois comme un point de départ indéniable.« Notre stratégie marketing s’est aussi essentiellement tournée vers la campagne d’affichage. Notre volonté première est de surprendre la population, à commencer par la nouvelle génération. Pour cela, nous avons demandé à de jeunes chanteurs de l’atelier lyrique de poser devant l’objectif les yeux grands ouverts et grimés en fonction de la programmation de l’année. Cette campagne a bénéficié d’un buzz énorme. Il nous faut montrer la vitalité et la jeunesse de notre compagnie. Notre communication s’axe donc sur les 18/30 ans. »
Autre campagne pertinente, des fausses annonces de rendez-vous ont été lancées en forme de cartes postales sur lesquelles on pouvait lire par exemple s’agissant de Werther : « Je cherche une jeune femme 18/30 ans sortie des jupes de sa mère ».Ce genre de démarche a permis à l’opéra de voir augmenter ses abonnements jeunes de plus de 45%. « L’image de l’opéra chez les jeunes est souvent vieillotte, voire passéiste. En éliminant le mot opéra de nos campagne de pub, nous avons été étonnés par l’engouement que cela a pu créer. On aime jouer sur ce concept. » Ce genre de démarche familière apporte sa dose de réfractaires. « Il y en a partout » s’étonne Pierre Vachon. « Mais il ne faut pas que l’opéra reste élitiste. Nous ne touchons jamais une œuvre et nous ne dénaturons pas l’art, bien au contraire. Nous souhaitons avant tout que la nouvelle génération remplace l’ancienne. Cela commence forcément par une campagne de sensibilisation. »
De l’éduction à la coproduction
L’Opéra de Montréal déploie de même beaucoup d’énergie autour de sa programmation. A ce titre, le volet consacré à l’éducation intitulée « CoOpéra »est un autre point phare de l’institution. Son but : encadrer pendant 9 mois des élèves défavorisés âgés de 10 à 12 ans en leur permettant de créer leur propre spectacle tiré d’un opéra connu. Le résultat n’en est que salutaire comme le démontre le documentaire Les Petits Géants qui vient de recevoir de nombreux prix au Québec. « Et on ne s’arrête pas là » s’enorgueillit Pierre Vachon, « Nous organisons 3 générales gratuites par année destinées aux sorties scolaires. C’est chaque fois près de 2300 élèves qui viennent découvrir nos productions. » Il faut dire qu’il y a de la place. A la différence des autres institutions, l’Opéra de Montréal ne détient pas de site propre. Tout se déroule dans l’enceinte de la salle Wilfried Pelletier située Place des Arts dans le centre-ville, gigantesque espace de 3000 places ressemblant d’avantage à la salle du Palais des Congrès à Paris qu’à l’Opéra Bastille. « Il faut aussi préciser que Montréal est une ville à la fois francophone et anglophone. » Un handicap ? Par forcément. « Ce bilinguisme est une réalité, c’est la force de Montréal. Nos sous-titres sont dans les deux langues tandis que nos conférences sont à 80% en français et 20% en anglais. Précisons tout de même que l’Opéra de Montréal est avant tout une maison francophone et que nous privilégions avant tout la langue française. » Qu’en est-il du financement ? Nous sommes à l’opéra donc loin du théâtre. Pour chaque représentation, c’est plus de 150 à 350 personnes qui travaillent sur scène. Pour une maison comme celle-ci qui présente chaque année 6 productions différentes, le budget avoisine les 7 millions de dollars. « 50% découle de la vente de billet, 25% du soutient de l’Etat, 20% de fonds privés et 5% de revenus divers. Mais les coûts de production augmentent d’année en année. » Pour cela, le système de coproduction avec d’autres maisons d’opéra est devenu un procédé incontournable : « Nous travaillons essentiellement avec les Etats-Unis et depuis 2007 avec l’Australie. »
Place à l’avenir
On l’aura compris, l’Opéra de Montréal est en train de vivre un tournant dans son histoire. Pierre Vachon le sait bien, lui qui a commencé ici comme indépendant en organisant les premières conférences pré-opéra, activité qu’il exerce toujours avant chaque représentation. Pour cet homme qui depuis dix ans passe à la radio et à la télévision canadienne (l’Alain Duault du Québec), l’avenir est plutôt radieux : « Notre stratégie marketing continue à récolter ses fruits. Nous souhaitons dans le futur collaborer d’avantage avec l’Europe en présentant certaines de leurs productions. Nous regardons avec attention ce qui se fait en Europe Centrale et de l’Est comme en République Tchèque, en Hongrie ou en Pologne. Nous désirons aussi attirer de plus en plus d’entreprises en leur proposant de nouveaux partenariats. Il n’y a pas de compétition dans ce milieu. Il faut au contraire tous s’entraider. Nous sommes après tout au service de la culture ! »En résumé, un avenir qui s’annonce plutôt radieux et sur qui l’on pourra forcément compter. Affaire à suivre. 
 
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