Karina Gauvin : « A ce point de ma carrière, j’entre dans les bonnes pantoufles »

Par Laurent Bury | lun 24 Novembre 2014 | Imprimer

Alors que Paris s’apprête à la découvrir en Vitellia dans La Clemenza di Tito au Théâtre des Champs-Elysées*, Karina Gauvin évoque ses différents projets à la scène et au disque.

Pouvez-vous nous parler de cette Clémence de Titus ?

Vitellia est pour moi une prise de rôle, dont je suis très contente.  C’est mon agent qui m’a d’abord proposé l’idée ; ma professeur de chant m’en parlait depuis plusieurs années, et c’est moi qui hésitais. Finalement j’ai regardé la partition, et j’ai décidé de faire le saut. Je dois aussi remercier Michel Franck de m’avoir fait confiance pour un Mozart, alors que les gens ont tendance à m’imaginer exclusivement dans le répertoire baroque.  J’ai déjà chanté plusieurs fois au Théâtre des Champs-Elysées, dont je suis connue ici, mais il fallait quelqu’un qui soit prêt à « se mouiller ».

Vous avez eu hier votre première répétition, est-il trop tôt pour parler du spectacle ?

Je suis déjà rassurée sur un point : la conception que Denis Podalydès a du personnage de Vitellia rejoint tout à fait la mienne. On la croit souvent totalement antipathique, et il est vrai que pendant une bonne partie de l’opéra, elle est habitée par la vengeance, mais Vitellia est beaucoup plus complexe, elle est pleine de contradictions. Dès cette première journée de répétitions, j’ai senti un accord, ce qui n’est jamais gagné d’avance, car tout le monde se découvre, chacun doit apprendre à vivre avec l’autre. Je suis contente, car il y a tout de suite eu une bonne entente avec Kate Lindsey, qui sera Sesto. Quant aux costumes de Christian Lacroix, j’ai beaucoup aimé les esquisses qu’il nous a montrées. C’est un maître qui remarque tout tout de suite, c’est assez fascinant de le voir travailler, sa sensibilité transparaît même dans la façon dont il vous parle. Mais je ne vous dirai rien en ce qui concerne l’aspect visuel du spectacle : c’est une nouvelle production, que je vous laisse le soin de découvrir à partir du 10 décembre.

Après vous avoir applaudie souvent en concert, on commence à vous voir enfin dans des productions scéniques.

Je crois que ça vient de ce que je n’ai pas emprunté la route habituelle. Je n’ai participé à aucune « pépinière vocale », à aucun « atelier d’opéra », je n’ai jamais été une « jeune artiste », ni en Amérique ni en Europe. C’est un peu par ma propre volonté, et un peu sur le conseil de ma professeur de chant : elle estimait que je n’étais pas prête, pas assez forte vocalement pour aborder les grands rôles du répertoire, les Mimi et autre. Comparant voix nordiques et voix méditerranéennes, elle disait toujours que les corps nordiques se développent beaucoup plus tard.  J’ai donc commencé par faire des concerts, j’ai travaillé avec Bernard Labadie et les Violons du Roy, et ça a fait boule de neige : les chefs se parlent entre eux, des liens se tissent, il se crée tout un réseau. Au conservatoire, j’adorais la scène, mais le sort l’a voulu autrement. En fait, ma carrière s’est déroulée d’une façon qui n’a aucun rapport avec ce que j’imaginais quand j’étais étudiante. Et en même temps, je suis contente parce que j’ai maintenant les outils vocaux nécessaires. Quand je vois tout ce que les metteurs en scène nous demandent de faire : quand on doit courir, gesticuler, on est tellement préoccupé par tout ça qu’on n’a plus d’espace dans le cerveau pour penser au chant, donc quelqu’un qui ne saurait pas chanter ne pourrait pas faire face. A présent, j’ai cette maturité vocale, mais le terme n’a rien de négatif, je me sens en pleine possession de mes moyens. J’entre dans les bonnes pantoufles, les bonnes charentaises, à la bonne taille !

Vous avez donc chaussé les pantoufles de l’Armide de Gluck l’an dernier, de l’Armida de Haendel cet été, et vous serez Alcina à Madrid à l’automne prochain.

Après m’avoir vue dans Armide de Gluck, à Amsterdam, une de mes fans m’a dit que j’étais extraordinaire, mais c’est le rôle qui est magnifique. Au départ, c’est le metteur en scène Barrie Kosky qui a voulu me rencontrer, on s’est vus un jour, alors que j’étais en tournée ; il est venu dans mon hôtel, un matin de bon heure, avec son gros chien, et nous avons parlé. Il voulait savoir à qui il avait affaire, et nous avons eu un très bon contact. Il m’a expliqué que l’opéra de Gluck était pour lui un one-woman-show, et qu’il avait donc besoin de quelqu’un qui puisse assumer cette énorme responsabilité, de porter le spectacle sur ses épaules ce spectacle qu’il concevait comme un conte très sombre. Quant à Rinaldo à Glyndebourne, j’ai eu beaucoup de chances pour la reprise de cette production. Les costumiers ont été formidables, nous avons fait quelques ajustements dans la mise en scène, et quand Robert Carsen est arrivé pour mettre la touche finale, il s’est déclaré très satisfait.

Dans une interview publiée ici-même, votre compatriote Marie-Nicole Lemieux évoquait la question du physique qui bloque parfois la carrière de certaines chanteuses. Qu’en pensez-vous ?

Kiri Te Kanawa a récemment déclaré : « Les chanteurs sont en train de devenir plus beaux que leur voix ». Les gens se demandent parfois où sont passées les belles voix ? Il existe des voix merveilleuses, mais elles sont victimes de certains préjugés, on choisit les chanteurs pour leur physique et la musique est comme mise de côté. Pourtant, ce n’est pas parce qu’une personne est grosse qu’elle ne sait pas se déplacer en scène ; j’ai vu des femmes très rondes évoluer comme des déesses et des maigres avoir de la difficulté à bouger. Certains metteurs en scène exigent des chanteurs sveltes, parce qu’ils veulent que leur spectacle ressemble à la vraie vie. Mais dans la réalité, il existe des gens de toutes les tailles, de toutes les formes. Dans ses spectacles, Barrie Kosky aime avoir toutes sortes de personnes, toutes de visages. Il ne veut pas de corps « parfaits », et il fait souvent intervenir des figurants très âgés, parce que c’est ça, la vraie vie.  Sinon, c’est comme de la chirurgie esthétique appliquée à l’opéra. On obtient un univers aseptisé, un peu comme dans 1984 de George Orwell : nous sommes de plus en plus surveillés, ce que nous mangeons est contrôlé par de grandes corporations, et cette attitude s’infiltre peu à peu dans tous les secteurs.

Cet été, un journaliste anglais a fait scandale en s’exprimant de façon particulièrement grossière sur le physique de Tara Erraught, qui chantait Octavian dans Le Chevalier à la rose à Glyndebourne.

Oui, la pauvre, je me demande comment elle a pu tenir jusqu’au bout, et je m’attendais au pire quand ont commencé les représentations de Rinaldo. Comme chanteur, il faut toujours essayer de faire abstractions de ces commentaires blessants. Hier, lors de notre première répétition, Christian Lacroix nous a dit une chose qui m’a marquée : « On habille des corps ». Autrement dit, il y a le concept du costume, et après il s’agit de l’adapter à la personne. Un opéra n’est pas un défilé de mode, les chanteurs n’ont pas vocation à montrer des vêtements, mais à transmettre un message musical et théâtral. Je le disais récemment à une amie : c’est comme au cinéma, il n’y a plus de « gueules », il n’y a plus de physique qui ait du caractère. On a tout gommé pour que tout le monde soit parfait. Quand on regarde les actrices d’Hollywood, dans les magazines sur papier glacé, ma mère dirait : « Elles sont toutes pareilles ». Même taille, même cheveux, mêmes robes, c’est le syndrome de la Barbie. A Glyndebourne, le directeur de casting m’a tout de suite rassurée, il m’a dit : n’aie pas peur, les gens te prendront comme tu es. Et certains ont été très surpris de voir que j’étais capable de jouer les séductrices.

Les rôles de séductrices, vous les enchaînez pourtant quand vous chantez Haendel, auquel vous allez enfin consacrer un récital.

Le 14 janvier, salle Gaveau, je vais en effet donner mon premier récital exclusivement consacré à Haendel, où je retrouverai Le Cercle de l’Harmonie, mais avec Julien Chauvin à la baguette. J’ai chanté énormément de ses opéras en concert, notamment avec Alan Curtis, mais ce récital sera une première. Auparavant, il y aura eu des concerts à Vienne, et au Gewandhaus de Leipzig, le soir de Noël, avec Laurence Equilbey. Puis viendront en 2015 Vénus dans Dardanus en version scénique à Bordeaux et à Versailles, et d’abord Niobe de Steffani en janvier, à Merignac, Versailles, Paris et Toulouse, notamment.

Cette Niobe, vous l’avez donnée en concert et nous l’entendrons le 12 janvier sur un disque Erato.

En fait, j’ai participé à une version scénique à Boston en 2011, après quoi nous avons repris Niobe en concert en Allemagne en novembre 2013. Et ensuite nous sommes restés pendant deux semaines enfermés à Brême pour réaliser un enregistrement de studio. Il y avait peut-être une chanteuse différente par rapport à la version du Boston Early Music Festival, mais grosso modo, l’équipe est à la même. C’est une œuvre absolument magnifique,  surtout pour le personnage d’Anfione. Les airs que chante Philippe Jaroussky sont comme des monuments, des temples, avec l’orchestre qui forme une structure au-dessus de laquelle s’élève cette voix d’ange au-dessus, splendide. Niobé, en revanche, est une femme tout à fait détestable ! C’est un rôle de caractère.

Plus récemment, vous avez eu une autre expérience d’enregistrement assez particulière.

Oui, fin septembre, je suis allée à Perm pour enregistrer Don Giovanni sous la direction de Teodor Currentzis, avec qui je n’avais encore jamais travaillé. C’est d’ailleurs assez mystérieux, la façon dont je me suis retrouvée là : Teo a un collaborateur qui lui sert d’éclaireur, qui lui parle de certains chanteurs, après quoi Teo juge en les écoutant si tel ou tel interprète sera ouvert à ce qu’il demande. Il a des exigences très pointues, et veut s’assurer que les chanteurs seront réceptifs.

Votre voix n’a pourtant rien à voir avec celle de Simone Kermes, qu’il a voulue en comtesse Almaviva, en Donna Anna et bientôt en Fiordiligi.

En fait, ils sont partis du principe que Donna Elvira est le seul personnage qui aime vraiment dans cet opéra. Il leur fallait une voix sensuelle, « a sexy voice », comme ils me l’ont dit. Teo m’a demandé à certains moments de blanchir le son ; cela correspond à sa recherche d’une sorte de pyramide, d’un apex sonore, avec les voix graves à la base et les sons éthérés tout en haut. Enfin, quand même, il m’a aussi laissée chanter comme j’en ai l’habitude, et il a eu l’air très content. Vous avez, il travaille beaucoup la nuit ; les journées commençaient tard mais se terminaient aussi très tard. Je ne sais pas si c’est uniquement parce que c’est un oiseau de nuit ou s’il le fait exprès pour créer une certaine atmosphère. Car lorsqu’on enregistre un récitatif à une heure du matin, au milieu des lumières sont tamisées, il règne une atmosphère unique dans le théâtre, on est vraiment dans la conversation… J’ai hâte d’entendre ce que ça donnera au disque.

Y a-t-il des rôles dont vous rêvez, qui vous permettraient de sortir du baroque ?

J’aime beaucoup interpréter Les Illuminations de Britten, et l’an prochain je chanterai Correspondances et Le Temps l’horloge de Dutilleux, à Bordeaux en mai prochain. La mélodie en français, c’est un répertoire que j’ai beaucoup fait en début de carrière, mais que le baroque m’a obligé à mettre de côté. En fait, je ne me fixe plus aucun objectif précis, j’ai trop vécu d’attentes, et je préfère maintenant savourer pleinement les choses qui viennent à moi. Ces dix dernières années, j’ai traversé une grande période de réflexion, qui fait que je vois la vie d’une autre façon. Je laisse venir les rôles, j’accepte ce qui me séduit, et je crois sincèrement que ça s’entend dans ma voix. Quand on regarde vivre les gens, on se rend compte combien la vie peut-être belle, mais aussi difficile, ou courte pour certains. Je peux sortir du théâtre et me faire écraser par un autobus. On ne sait pas quand la vie peut se terminer, alors il faut profiter de l’instant, de ce qui se passe maintenant. L’ambition peut rendre aveugle, et on ne voit pas la vie passer, parce qu’on est trop préoccupé, trop habité par cette ambition. Donc désormais, je jouis du présent.                               

Propos recueillis le jeudi 6 novembre 2014

* Wolfgang Amadeus Mozart, La Clemenza di Tito.  Jérémie Rhorer (direction), Denis Podalydès (mise en scène). Du mercredi 10 au jeudi 18 décembre. Paris, Théâtre des Champs-Elysées (plus d'informations)

 

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