Hui He : « Le public parisien est ouvert à la modernité »

Par Christian Peter | jeu 18 Février 2016 | Imprimer

Née à Xi’Han en Chine, Hui He étudie au conservatoire de sa ville natale et commence à chanter dans son pays avant d’entamer une carrière internationale au début des années 2000. Elle s’illustre notamment dans les opéras de Verdi et de Puccini. A Paris elle a déjà chanté Madame Butterfly en 2006. Nous l’avons rencontrée quelques jours avant sa première Leonora à l’Opéra Bastille.  


Vous remportez coup sur coup le deuxième prix du concours Operalia en 2000 et le premier prix du concours des Voix Verdiennes de Bussetto en 2002. Pensez-vous qu’il soit indispensable pour un chanteur de se présenter à des concours ?

Je crois que pour des chanteurs asiatiques comme moi, c’est très important. En Chine, après le conservatoire j’ai passé quelques concours locaux qui ne m’ont presque rien rapporté. En revanche quand on remporte un concours international c’est comme si une porte s’ouvrait. Cela m’a permis d’avoir plusieurs opportunités, de rencontrer un agent compétent et d’entamer ma carrière en Italie. Tout a commencé pour moi avec le concours de Placido Domingo.

 Vous débutez en Italie à Parme dans Tosca en 2002 puis vous chantez dans toute l’Europe et aux Etats-Unis cependant l’Italie reste votre port d’attache. Est-ce un hasard ou un choix personnel ?

C’est à la fois un choix et un hasard parce qu’il se trouve que mon premier agent Giorgio Benati habite à Vérone alors comme je ne connaissais que lui en Italie, j’ai décidé de m’y installer aussi et depuis j’y vis toujours. En Italie, j’ai également rencontré une bonne pianiste avec qui j’étudie mes partitions. Donc pour moi c’est pratique de vivre dans ce pays pour y préparer mes opéras et aussi pour bien parler la langue. 

Non seulement vous vivez à Vérone mais vous vous y produisez chaque été depuis dix ans. Quelles sont selon vous les exigences que demande une représentation en plein air ? Est-ce différent d’une représentation en salle ?

Oui, c’est un peu différent, disons que chanter à Vérone peut s’avérer dangereux. Lorsque l’on dispose d’un certain volume c’est facile mais il y a des chanteurs qui n’ont aucun problème dans un théâtre fermé et qui rencontrent des difficultés en plein air parce qu’il faut avoir une voix vraiment puissante sinon le public ne vous entend pas. L’Arène de Vérone dispose d’une scène gigantesque et chanter devant 15000 personne est très impressionnant mais il faut garder le contrôle de la voix pour en préserver la qualité et ne pas hurler pour se faire entendre.

Donc vous chantez d’une manière différente dans un théâtre fermé ?

Non, je chante toujours de la même façon même dans un théâtre fermé.

Est-ce que le travail à Orange où vous avez chanté le Trouvère l’été dernier vous a paru différent ?

Ah, Orange a été une très belle expérience, l’acoustique y est meilleure qu’à Vérone puisqu’il ne s’agit pas d’une arène mais d’un hémicycle et puis il y a le mur grâce auquel on a la sensation d’avoir un volume important surtout quand le théâtre est vide. Je garde un très beau souvenir de ces représentations aux côtés de Roberto Alagna, George Petean et Marie-Nicole Lemieux, un cast exceptionnel sous la direction de Bertrand de Billy. Il y avait une bonne ambiance, le courant passait très bien entre les chanteurs et le public était très enthousiaste. D’autre part, l’organisation était fantastique. Raymond Duffaut assistait à toutes les répétitions du matin jusqu’au soir, je n’avais jamais vu un directeur faire cela. Je n’ai qu’un regret , c’est de ne pas avoir chanté parfaitement mais c’est quand même un grand souvenir.

Vous aimeriez y retourner ?

Oui, j’espère, si on me le propose.

 A propos du Trouvère, la plupart des ouvrages qui figurent à votre répertoire ont été composés à la fin du dix-neuvième siècle or dans le Trouvère on trouve encore des éléments belcantistes : trilles, vocalises et ornementations diverses... Est-ce une difficulté supplémentaire pour vous ou au contraire appréciez-vous cela ?

Pour moi c’est un grand plaisir car pour bien chanter Il Trovatore il faut être techniquement au point. En ce moment je suis en train d’étudier Norma où il y a beaucoup de colorature. Il y en a aussi dans Il Trovatore c’est pourquoi je m’entraîne tous les jours, je fais des exercices afin  d’acquérir davantage de précision.

Quelle est votre conception du personnage de Leonora ?

Leonora est une femme qui se trouve dans une situation particulière, entre deux hommes.  C’est aussi une femme sensuelle et amoureuse, elle vit pour l’amour et meurt par amour. De plus, elle possède une forte personnalité sinon elle n’avalerait pas le poison pour sauver son bien-aimé. En somme c’est une figure représentative du soprano verdien.

Êtes-vous en accord avec la conception qu’en a Alex Ollé, le metteur en scène de cette production à l'Opéra Bastille ?

Je pense que dans cette mise en scène le personnage est conforme au livret. Même si la production est moderne, l’histoire reste la même. Je suis heureuse que l’intrigue n’ait pas été modifiée. Cela dit le public parisien est ouvert à la modernité. Je me souviens que la Butterfly que j’ai interprétée ici dans une mise en scène de Bob Wilson a eu du succès. En revanche son Aïda à Rome dans laquelle j’ai également chanté a été copieusement huée. Le public italien n’accepte pas ce type de production.

 Vous avez déjà chanté Alzira...

Oui, et aussi Attila.

Y a-t-il d’autres opéras du jeune Verdi que vous aimeriez interpréter ?

I due Foscari. Je ne l’a pas encore fait. On me l’a proposé à Berlin mais je n’étais pas libre. J’espère pouvoir le chanter un jour.

Avez-vous d’autres projets en France dans les années à venir ?

Oui, je devrais faire Ernani à Marseille en 2017 ou 2018, je ne me souviens plus. Je suis en train de le préparer.

En version de concert ?

Non, en version scénique.

Vous chantez surtout l’opéra italien, est-ce un choix personnel ?

J’ai déjà chanté un opéra allemand, c’était Ariadne auf Naxos à Athènes et ça s’est très bien passé. Non, ce n’est pas un choix personnel, c’est plutôt un choix dicté par ma voix. J’aimerais chanter d’autres opéras en allemand mais on ne me le demande pas. Les théâtres ont décidé une fois pour toute que mon répertoire est celui que je chante actuellement. Pourtant je peux chanter Strauss et même certains Wagner, j’espère que l’on m’en donnera un jour la possibilité.

L’opéra russe vous attire-t-il ?

Je ne l’ai pas chanté, je pense que la langue est trop difficile pour moi.

Et l’opéra français ?

 Je ne l’ai jamais chanté non plus mais j’espère en avoir un jour l’occasion car j’aime la musique française.

Quels ouvrages en particulier ?

Louise, Le Cid, Carmen (le rôle de Micaela) et aussi Manon, un opéra magnifique, Thaïs...

Êtes-vous heureuse d’être à Paris ?

Bien sûr ! C’est pour moi un grand plaisir de travailler à l’Opéra Bastille, un des plus grands théâtres au monde. Et puis, après avoir vécu tant d’années en Italie, venir en France c’est un peu rester en famille, je m’y sens très à l’aise.

Et la ville ?

Elle est fabuleuse. L’autre jour j’ai marché jusqu’à Notre-Dame, c’est fascinant de se promener dans ces rues chargées d’histoire, du souvenir de tant de grands personnages...  Je crois que tout le monde aime Paris.

Alors vous reviendrez ?

Je le souhaite . Attendons de voir comment se déroulent les représentations, comment le public les accueille.

L’entretien est maintenant fini sauf si vous souhaitez y ajouter quelque chose...

On me demande souvent comment il se fait que je sois venue de Chine pour faire cette carrière internationale. Je voudrais dire que la musique est un langage universel. Bien sûr les musiciens ont une nationalité mais sur scène cela n’a plus d’importance. Sur scène c’est la voix qui compte. Lorsque je m’exprime dans ma langue, beaucoup de gens ne me comprennent pas mais quand je chante ils ressentent quelque chose. La musique fait naître la même émotion chez tous les humains, c’est elle qui nous unit. 

Propos recueillis et traduits de l’italien

 

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