Hommage à Cesare Siepi

Par Sylvain Fort | ven 09 Juillet 2010 | Imprimer
Mort à quatre-vingt sept ans ce lundi 5 juillet, Cesare Siepi avait quitté la scène en avril 1989, à l’âge de soixante-seize ans, avant de disparaître non seulement des théâtres, mais de toute manifestation publique.
 
  
Tous ceux qui désiraient l’interviewer, le faire témoigner sur son art et son temps, ou simplement le rencontrer, se heurtaient à un phénomène rare parmi les gloires du chant : on ne savait pas où il habitait et il ne voulait de toute façon voir personne. Marié à une danseuse du corps de ballet du Metropolitan, Luellen Sibley, dont il avait eu deux enfants, il s’était retiré dans une vie simple et tranquille, en Géorgie, à moins que ce ne soit en Virginie. S’éteindre au Piedmont Hospital d’Atlanta n’est pas dans les habitudes des stars du lyrique.
 
C’est ainsi qu’il avait choisi de vivre sa retraite. Mais les hommages qui pleuvent depuis l’annonce de son décès attestent que tant de discrétion ne fit pas oublier l’un des plus grands chanteurs du XXe siècle.
 

En Don Giovanni avec Erna Berger

 
Il faisait partie des quelques-uns dont on pense assez légitimement qu’ils étaient prédestinés. La noblesse naturelle du timbre, la profondeur et la moirure de la voix, le port physique au chic latin, la lèvre pourpre, l’œil noir, le legato inné, la diction chaleureuse et enjôleuse, le génie de l’incarnation théâtrale : tout, il eut tout !
 
Mais il eut plus encore.
 
D’abord cette faculté à convaincre les chefs les plus féroces qu’ils n’avaient d’autre choix que l’engager comme protagoniste : quelle autre basse pourrait se vanter d’avoir été le favori de Furtwängler et de Toscanini, de Mitropoulos et de Kleiber ? Cela en un temps où l’on pouvait compter sur Christoff, Giulio Neri et tant de teutons.
 
Ensuite, une précocité qui n’eut d’égale que sa longévité. Né dans le Piémont en 1923, il fit ses débuts dans le petit théâtre de Schio en 1941. Interné en Suisse pour antifascisme, il reprit le chemin de la scène en 1945, pour chanter à Venise et à La Scala. Il avait alors la petite vingtaine et déjà Toscanini lui faisait chanter Mefistofele !
 

Le Nozze di Figaro

 
Son premier Philippe II au Metropolitan Opera de New York, à l’invitation de Rudolf Bing, date de 1950 : vingt-sept ans… On dit que cet engagement était dû à la défection de Christoff, qui n’avait pas obtenu son visa. Mais quand cela serait vrai, Christoff avait près de quarante ans alors et était déjà illustre. Les fameux Don Giovanni de Salzbourg en 1953 et 1954 avec Furtwängler ou, plus incendiaires encore, avec Mitropoulos en 1956 (l’enregistrement existe, grandiose), sont d’un chanteur de trente ans à peine passés.
 
Parce que Siepi se retira à presque quatre-vingts ans on eut tendance à oublier qu’il fut un prodige vocal, un wonder boy damant le pion à tous les aînés qui alors peuplaient assez bien les théâtres.
 
Sa vie se partagea assez exactement entre le Metropolitan Opera, où il chanta 500 fois, et l’Europe – essentiellement Covent Garden, La Scala et le Staatsoper. Très vite, il eut priorité sur le grand répertoire de basse et de basse chantante, dans les emplois sérieux comme dans les emplois bouffe, chez Mozart comme chez Verdi. Cette faconde comique hors pair jointe à un sex appeal hors norme, on ne les trouve guère que chez… Vittorio Gassman. De nombreuses captations vidéo existent qui permettent de mesurer la prestance physique et l’abattage vocal de Siepi, en premier lieu peut-être celle du Don Giovanni de Salzbourg en 1954.
 

Le Nozze di Figaro

 
Cette carrière flamboyante est documentée de manière très large par près de 124 disques, mais la plupart sont des live, avec les aléas sonores que cela induit. En réalité, Siepi était sous contrat avec Decca, et livra en 1955 pour Kleiber le plus miraculeux des Figaro, ressuscitant Benucci, et pour Krips un Don Giovanni immense déséquilibrant un peu un plateau fragile. On y entend le timbre dans tout son moelleux, l’artiste dans ses années les plus somptueuses. Le reste de ce que la Decca fit enregistrer à Siepi est moins substantiel : à part le Mefistofele de 1958 avec un Del Monaco sous acide, il ne faut compter que sur les rôles de basse secondaires du répertoire italien.
 
C’est en live qu’on ira chercher Siepi à son meilleur, et l’on regrettera une quantité considérable de doublons. Rassemblons pêle-mêle des souvenirs dont on ne prétend pas qu’ils soient exhaustifs, mais qui sont fidèles.
 
Ainsi le Figaro du Met dirigé par Fritz Reiner : Siepi y est beaucoup plus acéré et contondant que chez Kleiber, avec il est vrai un Valdengo autrement aristocratique qu’Alfred Poell. Au Met toujours, Cleva dirige un Faust en 1950 avec Björling et Kristen dont Siepi est la vedette absolue, avec son français impeccable jusqu’à l’ironie, son rire tour à tour inquiétant et gourmand, sa classe enfin (il a vingt-sept ans !). En 1974 pour Muti il est un Padre Guardiano indélébile. En 1956, avec Mitropoulos, il est le Don Giovanni le plus rapace et vorace qui soit. Grümmer à tomber à la renverse. En 1958 à Salzbourg il est le Philippe II de Karajan, et ne force en rien sa présence vocale pour imposer partout son ombre tutélaire. En 1956, il est avec Votto, et il a Cerquetti pour épouse ! On n’aurait garde d’oublier le Requiem de Verdi avec Toscanini (1951). Les témoignages - hélas ! - sont un peu trop circonscrits dans le temps et ses deux Fiesco de 1984 et 1986 sont bien un peu tardifs.
 

I Vespri Siciliani

 
S’il est toutefois un disque que l’on peut regarder comme un témoignage à la fois fidèle et définitif de l’art de Siepi, c’est le récital de Salzbourg du 27 juillet 1956 avec Leo Taubmann au piano. De Lully à Brahms, de Schumann à Rossini, il y livre avec une tenue, une élégance, une autorité absolument « irrecommencées » une singulière leçon de chant. Le legato profond de O tu Palermo, le rire sardonique de Mefistofele, et l’espèce de tendresse mâle et poétique des Don Quichotte à Dulcinée (mais oui) sont de ces témoignages qui apprennent à aimer Siepi, et à aimer le chant.
 
Il serait absurde de décrire la voix de Siepi, si aisément écoutable à présent par qui veut l’entendre. Rappelons simplement que, contrairement à ce que l’on pense, elle ne fit jamais l’unanimité. Il se trouva bien des critiques pour en décrier le manque de cantabile, la couleur trop variable d’un registre à l’autre, et les aigus un peu trop acides, sans parler de cette manière si spéciale de rouler les « r » (le fameux « r blèse »).
 

Requiem de Verdi

 
Aujourd’hui cependant les hommages sont unanimes et le temps a installé Siepi au sommet absolu. C’est que, au-delà de toute considération technique, la voix de Siepi est une voix immédiatement proche. Elle communique. On ne se demande pas si le legato est impeccable lorsque l’émotion se manifeste à ce point. Partout, et jusque dans le musical américain (où comme de juste, il succéda à Ezio Pinza), il apporta cet influx conquérant et cette flamme qui ne sont pas si souvent l’apanage des basses.
 
C’est ce qui, aujourd’hui, nous le rend mieux encore qu’indispensable : vivant.
 
Sylvain Fort
 
 
 
 
 

 

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