Fous d'opéra : Les fous chantants (première partie)

Par Jean Michel Pennetier | jeu 21 Novembre 2019 | Imprimer

Nous avions précédemment évoqué la folie chez les spectateurs lyriques. Mais il existe aussi des fous de l'autre côté du rideau de scène. Si le cas de Florence Foster Jenkins est bien connu, son histoire ayant donné lieu à trois films et plusieurs pièces de théâtre, son cas n'est pas isolé. Nous en avons choisi quelques-uns, pour lesquelles les preuves du crime existent, sans toutefois prétendre à l'exhaustivité.


Florence Foster Jenkins © DR
 

Narcissa Florence Foster est née en 1868 en Pennsylvanie, fille unique d'une famille aisée. Passionnée de musique, la jeune femme joue du piano en public dès l'âge de sept ans. A la fin de ses études secondaires, elle espère pouvoir étudier la musique en Europe, mais son père le lui refuse. A 17 ans, elle épouse alors un médecin de 16 plus âgé, qui lui transmet aussitôt la syphilis. Elle ne lui adressera plus jamais la parole (heureux homme) et divorcera quelques années plus tard. La malchance la poursuit et une blessure au bras met un terme à son ambition d'une carrière de pianiste. Son père décède en 1909, lui laissant une partie de sa fortune. Elle décide de reprendre sa carrière musicale, suit des cours de chant, tout en fréquentant des clubs féminins de la société new-yorkaise fortunée. Dans ce cadre, elle produit des « tableaux vivants » et se réserve le final. C'est de cette époque que date la célèbre photo où elle est revêtue d'ailes d'ange. Elle donne ses premiers récitals privés en 1912 (elle a alors 44 ans) puis fonde le Verdi Club. La mort de sa mère en 1930 lui apporte de nouveaux moyens. Foster Jenkins ne chante que devant un public choisi : les membres de son club, et quelques spectateurs  triés personnellement sur le volet. L'art de Foster Jenkins est difficile à décrire tant il mélange de manière unique des techniques très différentes : chanter faux, pousser des cris en place de notes aiguës, ne pas tenir la ligne et, bien sûr, ne tenir aucunement compte du rythme et de la valeur des notes. Parmi ses fans célèbres, on mentionnera le compositeur et parolier Cole Porter, qui dit-on, ne manquait jamais aucun de ses récitals où il redoublait d'effort pour camoufler ses rires. En effet, Lady Florence, comme elle aimait se faire appeler, ne plaisantait pas avec son talent. Ses admirateurs les plus ardents avaient beau tenter de couvrir les rires par leurs vivats, il est probable que Lady Florence les remarquait, mais elle n'en avait visiblement cure. Un jour, son accompagnateur a un geste qui laisse penser que tout ceci n'est que de la rigolade, et il se fera sévèrement tancer. Etait-elle une disciple de la pataphysique ? Certains ont avancé des problèmes d'audition liés à sa syphilis : peut-être entendait-elle donc des sons sublimes que personne d'autre ne pouvait apprécier ? Avec l'aide de son pianiste, Cosme McMoon, Lady Florence pouvait être aussi compositrice. Elle était également grandiose dans son choix de tenues vestimentaires qu'elle créait elle-même : elle interprétait un Clavelitos de son cru, habillée en Carmen et s'accompagnant aux castagnettes. Un panier à la main, elle jetait une par une des fleurs vers le public, puis le panier lui-même. Le bis n'était consenti qu'après avoir récupéré fleurs et panier. Selon la légende, à la suite d'une collision de son taxi avec un autre véhicule, Lady Florence aurait poussé un hurlement. Rentrée chez elle, son piano lui aurait confirmé un contre fa, mais jamais son pianiste ne l'entendit atteindre une telle note ! Entre 1941 et 1944, Foster Jenkins enregistra, à ses frais, neuf faces de 78 tours, commercialisés auprès de ses amis. Fort heureusement, ces merveilles ont survécu, et nous permettent d'apprécier son chant incomparable. Enfin, le 25 octobre 1944, à 76 ans, Florence Foster Jenkins accepta de se produire en récital sans sélection du public. Les billets s'arrachèrent pour cet événement unique et les 2 800 places de Carnegie Hall furent vite vendues. Gian Carlo Menotti, Lily Pons et bien sûr Cole Porter, assistèrent au concert et la soirée ne fut qu'un gigantesque fou rire, au grand dam de Lady Florence. Le lendemain, les critiques ne furent pas tendres. Quelques jours plus tard, Foster Jenkins subissait une crise cardiaque dont elle devait décéder un mois plus tard. Ses disques, et notamment sa fabuleuse interprétation de la Reine de la Nuit, sont heureusement là pour nous consoler.


© Jean Michel Pennetier (collection personnelle)

Olive May Townsend, devenue Olive Middleton par son mariage avec Alfred Middleton professeur de chant, est née en le 20 juin 1891 à Londres. Elle étudie le chant auprès d'Emma Nevada, personnage étonnant dont il nous faut dire quelques mots. Fille d'un médecin officiant dans une mine d'or en Californie, Emma Wixom vécut son enfance à proximité de Nevada City, qui lui inspira son nom de scène. Particulièrement douée pour les langues, elle connaît plusieurs dialectes indiens, l'espagnol, l'italien, le français, l'allemand… et la langue des signes. Elle étudie le chant trois ans à Vienne avec Mathilde Marchesi, illustre professeur de chant de Nelly Melba, Emma Calvé, Frances Alda et Selma Kurz et qui devait son art à Manuel Garcia « junior », frère de Maria Malibran et Pauline Viardot, et fils de Manuel Garcia « senior ». Emma débuta au Her Majesty's Theatre de Londres dans le rôle d'Amina dans La Sonnambula en 1880, puis à Milan et à l'Opéra-comique. Elle pratiquait l'escrime et la massue indienne ! Dotée d'une formation de qualité, Olive Middleton débute à l'Aldwych Theatre dans The Boatswain's Mate, de la compositrice et suffragette Ethel Smyth, au sein de la British National Opera Company créée par Thomas Beecham. Elle y reste jusqu'en 1920, et se produit ensuite, en artiste invitée, à la Carl Rosa Opera Company parallèlement à la BNOC. Elle émigre aux Etats-unis en 1945 et donne un récital au Town Hall en 1947, mais les critiques ne sont guère élogieuses. Au début des années 60, Middleton rejoint l'Opera Workshop, connu également sous le nom de La Puma Opera Company, et fondée dans les années 30 par Giuseppina La Puma, initialement en tant que Mascagni Opera. Ne maîtrisant ni l'italien, ni l'allemand, ni un dentier épris de liberté, Middleton devient la coqueluche de la communauté gay. On embrasse les ourlets de ses robes, on boit du champagne dans ses chaussures, on la porte en triomphe. Middleton chante au milieu des rires et des hourras. A ses côtés de jeunes artistes paient pour connaître l'expérience de la scène (c'est le principe du workshop : et que ne donnerait-on pas pour les conseils d'une quasi descendante de Manuel Garcia !). Le rythme effréné des productions leur permet de travailler des ouvrages parfois hors des sentiers battus pour des étudiants, tel Ernani. L'orchestre est au niveau général, variant de l'abominable à l'épouvantable. Middleton ne s'économise pas, interprétant, avec le même bonheur, La Walkyrie, Norma, Adriana Lecouvreur ou Trovatore. Quand, dans le Miserere, elle rétablit un contre ut autrefois traditionnel, les applaudissements du public se déchaînent. Elle confiera que ce furent les plus belles années de sa vie. Olive Middleton décède à New York le 26 octobre 1974, après une vie bien remplie.


© Wikipedia

L'Amato Opera ne joue pas vraiment dans la même catégorie, mais réunit deux fous sublimes : Anthony Amato et son épouse Sally Bell Amato, un couple détonnant, mixant immigré italien et mama de Brooklyn. Créée en 1948, l'institution s'installe un temps au 159 de Bleecker Street à Manhattan, en 1951. A l'époque, il s'agit d'un théâtre neuf, de 299 places. En 1964, l'Amato Opera déménage au 319 de la Bowery. La salle ne fait plus que 107 places, réparties entre un orchestre et balcon où l'on monte par un escalier branlant. Les premières minutes de tout spectateur sain d'esprit consistent à tenter de repérer les sorties de secours : il n'y en a pas. La scène ne mesure que 6 mètres de large, et est taillée en part de Vache-qui-rit pour camoufler le décor des autres productions. Des lustres parodient ceux du Metropolitan et se lèvent au début de la représentation et il y a même un surtitrage ! Les chœurs attendent leur entrée dehors, dans le froid, sur le parking voisin. La compagnie donne quatre représentations le week-end, et des galas pour Noël, Pâques ou le nouvel an. Plusieurs distributions se succèdent, un ouvrage étant donné cinq week-ends d'affilée, et une demi douzaine d'ouvrages étant donnés chaque saison. Le répertoire s'étend à 60 opéras. Les prix sont dérisoires et une grande partie du public semble venir un peu par habitude, ou pour voir les amis artistes qui chantent ce jour-là. Acheter ses places à l'avance est une erreur : à l'entrée, un caissier vite débordé par ses dix doigts, porteur d'énormes lunettes cassées et le pied fêlé (parce que lesdites lunettes étaient tombées sur ledit pied), cherche en vain vos places tandis que la sonnette retentit. La soirée est introduite par Anthony Amato devant le rideau. A l'entracte, on peut déguster des gâteaux maison comme à une vente de charité. Les représentations sont filmées et on peut en acheter le DVD. Dans la modeste fosse, il y a rarement du monde : les bons jours, un piano, un violon, une trompette et des percussions… mais parfois un piano seul. Anthony Amato, qui règle les spectacles, aime faire des choses spectaculaires : on y donne La Forza del destino dans la version Thomas Schippers, avec l'ouverture après l'acte I (version que l'on doit à Mahler à l'origine). Parfois, un miracle se produit : cette Mimi aux beaux yeux de myope, qui meurt devant vous dans une proximité presque indécente, est l'une des plus belles et tristes scènes d'opéra qu'il m'aura été donné de vivre. Sally Amato meurt en 2000. Anthony tient la barre jusqu'en 2011, mais le coeur n'y est plus. Le théâtre ferme le 31 mai 2009, avec une représentation des Noces de Figaro. L'ensemble des décors est offert à une compagnie qui tente de reprendre le flambeau. Anthony Amato décède en décembre 2011. En 2001, PBS consacre un documentaire à la compagnie, Amato: A Love Affair With Opera.

(À suivre)

 

 

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