Festivals 2010 : un bilan

Par Christophe Rizoud | lun 30 Août 2010 | Imprimer
 
Alors que septembre frappe à notre porte, un bilan de la saison des festivals s’impose. Avec d’autant plus d’évidence que cette année Forumopera.com a été sur tous les fronts ou presque : Saint-Denis, Aix-en-Provence, Munich, Montpellier, Baden Baden, Bad Wildbad, Erl, Vérone, Macerata, Santa Fe, Saint-Céré, Innsbruck, Salzbourg, Pesaro. C’est dire si l’été fut chaud.
 
Yijie Shi (Demetrio), Demetrio e Polibio à Pesaro, août 2010
 
A l’issue de cette saison des festivals pourtant, si l’on raisonne en coup de cœur, il n’y a pas de quoi pavoiser : 2010 nous a offert son lot de soirées mémorables mais l’on doit constater que le bonheur est né plus souvent de la découverte que de la réalisation accomplie d’un des fleurons du répertoire. Seul Don Giovanni à Munich échappe à cette règle. La vision « décapante, surprenante et dérangeante » de Stephan Kimmig (qui faisait ses débuts à l’opéra) conjuguée à une distribution « proche de la perfection » (Mariusz Kwiecien, Anja Harteros, Pavol Breslik, Alex Esposito…) nous a valu « une superbe soirée ».
Parmi les succès de l’été, on relève d’abord des ouvrages inconnus qui ont été exhumés avec autant de sérieux que s’il s’agissait de chefs d’œuvre : Sigismondo à Pesaro en tête dont la mise en scène, remarquable d’intelligence, de Damiano Michieletto est parvenu à « faire fonctionner des ressorts dramatiques quelque peu rouillés par le temps ». Une affiche en parfaite adéquation avec la partition (Daniela Barcellona, Olga Peretyako Antonino Siragusa, Michele Mariotti) a achevé de faire le reste. Idem pour L’Olimpiade de Pergolèse à Innsbruck – « Un moment de pur bonheur » – ou Wuthering Heights de Bernard Hermann à Montpellier – « Mieux qu’au cinéma ! ». Là encore, des œuvres sorties du placard et proposées au public avec conviction sans que l’on puisse imaginer pour autant qu’elles retrouveront un jour le chemin des théâtres lyriques. C’est toute la différence entre exhumation et résurrection et c’est aussi, l’une des raisons d’être d’un festival : oser une programmation différente de celle des maisons d’opéra.
 
La Belle de Cadix à Saint-Céré et Le Rossignol de Stravinski à Aix-à-Provence sont deux cas différents. On ne peut pas parler ici d’ouvrages oubliés et pourtant leur représentation scénique a agi comme une révélation. Derrière cet accomplissement, il y a la rencontre d’un homme et d’une œuvre : Olivier Desbordes pour l’opérette de Lopez ; Robert Lepage pour le conte lyrique de Stravinsky. Deux personnalités atypiques, des univers compatibles, une approche originale, l’étincelle et la magie qui opère. Côté Sud-ouest, « on est ici au sommet du kitsch, mais un kitsch élevé au rang d’art, ayant acquis ses lettres de noblesse, sans jamais être vulgaire ». Côté Sud-est, « c’est le plaisir des sens, plus que le plaisir intellectuel d’assister à un ensemble savamment pensé, qui prévaut, au fur et à mesure que le spectacle déploie ses scènes comme une magicienne ses charmes ». La magie d’une rencontre n’explique pourtant pas tout. Le secret de telles réussites, Robert Lepage nous le laisse entrevoir quand il déclare : « La tendance majeure de la mise en scène lyrique depuis une quarantaine d’années est celle du théâtre psychologique » et le metteur en scène canadien de proposer d’explorer à présent d’autres voies, plus poétiques. Un exemple à suivre et l’un des enseignements de cette saison.
Patricia Petibon (Lulu), Lulu à Salzbourg, août 2010
D’autant que de nombreuses productions du millésime 2010 (comme celles des années précédentes d’ailleurs, il ne s’agit malheureusement pas d’une nouveauté) s’ingénient à lui donner raison. Toutes cramponnées à leur cérébralité, comme un naufragé à son radeau ; recroquevillées dans des approches intellectuelles à l’intérieur desquelles elle se fourvoient en même temps qu’elles nous égarent : Orfeo ed Euridice à Salzbourg « banalisé » par Dieter Dorn avec pour fil conducteur, « la robe rouge d’Eurydice qu’Orphée garde à la main après sa mort », leitmotiv qui « prête plus à sourire qu’à émouvoir » ; toujours à Salzbourg, Lulu où il semble que « que décorateur et metteur en scène se soient donné le mot pour desservir la partition de Berg » avec là encore des contresens induits par l’interprétation psychanalytique de Vera Nemirova ; Adelina à Bad Wildbad dont la transposition par Kay Link se veut révélatrice de la personnalité de Varner, un des protagonistes du melodramma sentimentale de Pietro Generali, envisagé ici non comme le père noble de l’histoire mais comme un homme dénué de toute valeur morale, combinaison archétypale de l’homme d’affaires et de l’homme politique d’aujourd’hui ; Alceste et Don Giovanni à Aix-en-Provence rongés par leurs névroses.
 
Ces deux derniers spectacles ont mis en évidence un autre truc en vogue (qui lui non plus d’ailleurs ne date pas d’hier) : la fausse bonne idée de départ : un postulat sur lequel le metteur en scène appuie sa vision mais qui s’avère inapte à tenir la route. Les personnages de Don Giovanni tous issus de la même famille ; Alceste maîtresse d’école, « sous prétexte que, dans son premier récitatif, elle s’adresse autant à ses enfants qu’à ses sujets ». Même punition pour Demetrio e Polibio à Pesaro, que Davide Livermore a choisi de placer dans l’arrière-scène d’un théâtre à l’issue de sa représentation, sans parvenir davantage à maintenir notre intérêt. Voilà ce qu’on pourrait appeler l’effet « pschitt » : une impression de surprise qui interpelle au début de l’opéra puis se dilue peu à peu dans l’eau du drame jusqu’à la rendre trouble ou, moins génant, se dissiper totalement.
 
Harold Wilson (Luther), Erin Wall (Giulietta), Paul Groves (Hoffmann), Les Contes D'Hoffmann à Santa Fe, août 2010
Egalement immuables dans le paysage festivalier, les productions décoratives qui sont d’abord une affaire de goût – on aime ou on n’aime pas – et sur lesquelles il est inutile de compter pour aborder une œuvre différemment. Une lecture au premier degré dont la réussite dépend essentiellement des interprètes, le plus souvent abandonnés à eux-mêmes. Reste ensuite à tomber sur une bonne distribution, le bon soir. Ce ne fut le cas ni pour Aïda, ni pour Turandot à Vérone où la 88e édition du festival a été entièrement confiée à Franco Zeffirelli (était-ce une bonne idée ?), ni pour La forza del destino à Macerata mise en scène par Pier Luigi Pizzi. La pioche semble avoir été meilleure du côté des Contes d’Hoffmann ou de La Flûte enchantée de Santa Fe.
 
Musicalement, le bilan est moins contrasté. Dans la plupart de nos recensions, le blâme s’adresse d’abord au metteur en scène quand les artistes, le cas échéant, ne sont qu’égratignés. Est-ce parce que les premiers, en jouant les boucs émissaires, préservent les deuxièmes de critiques trop acerbes ou parce qu’aujourd’hui les interprètes déméritent moins ? Nous retiendrons la deuxième hypothèse, non par angélisme mais parce qu’il nous semble que le niveau de professionnalisme des musiciens, toutes catégories confondues, n’a jamais été aussi élevé (ce dont il y a tout lieu de se réjouir). Au pire, une méforme ou l’inadéquation d’un chanteur à un rôle mais rares sont ceux qui arrivent les mains dans la poche, sans la préparation nécessaire. Il faudrait citer ici tous les artistes qui, par leur art, nous ont procuré, étape après étape, notre shoot d’émotion. La liste serait longue si l’on aligne bout à bout tous les spectacles chroniqués avec leur lot d’enthousiasme (au moins un nom par article). Nous préférons laisser à chacun le soin d’établir son palmarès à partir de sa propre expérience.
Palmarès obligatoirement incomplet car participer à tous les festivals lyriques de l’été s’avère mission impossible compte tenu de leur nombre (pas moins de onze d’entre nous ont été nécessaires pour effectuer la couverture – partielle – de la saison). C’est là un dernier point à souligner. Malgré la crise économique et culturelle, les manifestations lyriques s’inscrivent durablement dans le temps, pour notre plus grande satisfaction.
 
Christophe Rizoud
 
Les festivals de l’été sur Forumopera.com
 

 

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