Essentiels accessoires : E comme Eventail

Par Laurent Bury | lun 28 Octobre 2019 | Imprimer

On le sait, il fait chaud dans les salles d’opéra, et toutes les climatisations du monde n’y peuvent souvent rien. En juin 2010, la Salle Favart avait même eu la délicieuse idée de distribuer aux spectateurs venus assister à une représentation de Pelléas et Mélisande de petits ronds de papier translucide munis d’un manche, autrement dit des éventails. Et s’il fait chaud dans les salles, il fait encore plus chaud sur les scènes, sous les feux des projecteurs. Pour autant, s’évente-t-on souvent dans les œuvres lyriques ? Oui et non, dans la mesure où l’éventail est un objet plus fréquemment invoqué et détourné qu’employé dans sa fonction première.


Deux œuvres lyriques au moins incluent le mot éventail dans leur titre, mais l’on mentirait en prétendant qu’elles soient entrées au répertoire. Opéra-comique en un acte d’Ernest Boulanger (le père de Lili et Nadia), sur un livret de Barbier et Carré, L’Eventail fut créé Salle Favart en 1860, et il s’agit d’une de ces espagnolades si à la mode sous le Second Empire. Espagnolade, forcément, car qui joue de l’éventail mieux que les Andalouses ? Dans Carmen, Meilhac et Halévy assument le cliché, renforcé par une tautologie, faisant vendre « à deux cuartos », juste avant la corrida finale, non seulement des oranges, des programmes et des lorgnettes, mais surtout « des éventails pour s’éventer ». Quant à Lady Windermere’s Fan de Lorne Dechtenberg, créé en 2013 à Lexington, Kentucky, il s’agit d’une adaptation de la pièce du même titre due à Oscar Wilde, évocation de cette fin du XIXe siècle où il suffisait d’un éventail retrouvé chez un homme pour compromettre la réputation d’une femme respectable, situation que l’on retrouve dans d’autres œuvres lyriques beaucoup plus connues, on va le voir.

Si l’éventail connote la féminité – dans le monde occidental, car à moins de s’appeler Goro ou Yamadori, on imagine mal un héros d’opéra maniant cet objet pour se rafraîchir – il suppose aussi un certain degré de sophistication : chez Bizet inspiré par Victor Hugo, les compagnes de l’hôtesse arabe fabriquent « Pour chasser de ton front les moucherons méchants / Un éventail de feuilles vertes » destiné au beau jeune homme blond qui leur rend visite, mais c’est parce qu’il leur manque la technologie nécessaire à disposer d’objets industriels commercialisés. Quant à ces quasi-purs esprits que sont les héroïnes d’opera seria, issues de l’univers mythologique ou de l’histoire classique, impossible pour elles de posséder un éventail, car il faudrait d’abord qu’elles possèdent aussi un corps à éventer.

Autrement dit, la présence dûment mentionnée d’un éventail dans un opéra ne saurait être qu’assez récente : avant le XIXe siècle, elle paraît peu probable. Mais dès lors que les livrets se font plus réalistes, plus rien n’interdit d’utiliser ces délicats instruments, d’en parler ou de les détourner de leur usage premier.

La féminité, disions-nous. L’humanité, déjà, ou même la simple corporéité pour Olympia, automate des Contes d’Hoffmann que ses fabricants ont munie d’un éventail non seulement pour mettre en valeur la délicatesse des rouages et des mécanismes guidant ses gestes, mais surtout pour faire croire qu’elle peut avoir chaud et donc avoir besoin d’air, autrement dit pour faire oublier qu’elle n’est qu’un robot, une machine. « Une poupée aux yeux d’émail / Jouait aux mieux de l’éventail » chante Nicklausse pour mieux ensuite en dénoncer l’artifice, partagé avec un coq en cuivre : « Caquetaient, dansaient, semblaient vivre ». Même la version alternative de cet air repose sur l’objet en question : « Voyez-la sous son éventail / Tourner, baisser, lever la tête ».

Car l’éventail, outre sa fonction première, celle que son nom indique, a également pour utilité de masquer une partie du visage : si Butterfly, lorsqu’elle fait l’inventaire de ses biens, inclut « un ventaglio », c’est bien parce que la Japonaise doit dissimuler sa bouche rieuse. Chez Pinkerton, elle admire notamment la faculté de montrer ses dents avec impudeur lorsque l’hilarité le prend : « Ridete con modo si palese ». Et plus loin, une didascalie précise, quand le consul vient lui rendre visite au IIe acte et s’effondre sur un coussin : « Butterfly sorride maliziosamente dietro il ventaglio ».

Outre son appartenance à une femme, l’éventail peut aussi révéler bien d’autres informations et devenir comme une carte d’identité avant l’heure lorsqu’il porte la marque de sa propriétaire. Dans Tosca, le déguisement féminin prévu pour l’évadé Angelotti inclut même un éventail lui permettant de dissimuler son visage, objet qu’il laisse cependant tomber dans son empressement. Or cet éventail porte les armes de sa sœur, la comtesse Attavanti, d’où l’usage que saura en faire Scarpia. Dans Otello, la jalousie du Maure était stimulée par un mouchoir perdu et retrouvé : « Jago ebbe un fazzoletto, ed io un ventaglio ! » déclare le chef de la police, se plaçant sur le même plan que le plus abject des personnages shakespeariens. Il saura en effet laisser croire à Floria Tosca que l’ustensile a été perdu lors d’un rendez-vous galant entre Cavaradossi et celle dont il a copié les traits pour son portrait de Marie-Madeleine : « E arnese di pittore questo ? » demande Scarpia en brandissant l’éventail sous le nez de la cantatrice. Non, certes, un éventail n’est pas l’instrument d’un peintre, et sa présence dans l’église constitue un « présage suspect » pour Tosca, aussitôt victime du poison versé dans son oreille par le faux dévôt qui s’empresse de lui proposer ses services en guise de consolateur.

Les jeux de la mondanité sauront trouver à l’instrument d’autres usages encore. Dans La Veuve joyeuse, l’éventail de l’ambassadrice est au cœur d’un tourbillon qui fait paraître bien simplette la ruse de Scarpia (nous donnerons ici aux personnages leur nom dans la version française de Flers et Caillavet). Assidument courtisée par Camille de Coutançon, Nadia Popoff le laisse écrire « Je vous aime » sur son éventail. Egaré durant une de leurs scènes de marivaudage, l’objet est retrouvé par un conseiller qui croit le message destiné à sa propre épouse. Pour éviter un incident diplomatique, Popoff prétend qu’il s’agit de l’éventail de sa femme sur lequel il aurait lui-même écrit la phrase litigieuse, puis confie l’objet au prince Danilo pour qu’il démasque l’objet des désirs de Coutançon. Une fois l’éventail rendu à Nadia, celle-ci l’offre en souvenir à son soupirant, non sans y avoir ajouté ce commentaire : « Hélas ! Je suis une honnête femme ». Une fois de plus perdu, l’éventail est désormais d’autant plus compromettant que Popoff y reconnaît l’écriture de son épouse. Mais nous sommes dans une opérette et le mari trompé se laissera bien volontiers berner.

En guise de conclusion, on nous permettra un calembour translangue : un opera fan, comme nos amis anglophones appellent les lyricomanes, ne peut-il pas rêver de posséder un opera fan, autrement dit un « éventail d’opéra » qui lui permettrait de se rafraîchir dans les lieux qu’il hante de préférence ?

 

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