Editeur de DVD, ou l’art de prolonger le plaisir d’un spectacle

Par Laurent Bury | jeu 27 Octobre 2016 | Imprimer

Quand vous achetez un DVD, vous êtes-vous parfois demandé quel était le processus qui aboutissait à ce produit ? Jacques-François Suzzoni, Directeur du label Bel Air Classiques, nous explique tout.


Comment devient-on éditeur de DVD ?

C’est un métier pour lequel il n’existe aucune formation spécifique. Evidemment, j’ai toujours été passionné par la musique, surtout par l’opéra que j’ai découvert peu à peu, à l’adolescence. J’ai fait des études de droit, ce qui n’a pas grand rapport avec mon activité actuelle. En fait, le déclic est venu alors que j’effectuais un stage d’été chez Muzzik, la chaîne qui a ensuite fusionné avec Mezzo, car je m’intéressais aussi beaucoup à l’image. Je travaillais à la programmation classique et, au bout des deux mois de stage, ils m’ont proposé de rester. J’ai ensuite passé trois ans au sein de Mezzo. En juillet 2004, François Duplat a créé son propre label de DVD musicaux : jusque-là, il produisait des captations de spectacles qu’il vendait aux chaînes de télévision et à des labels comme TDK, Arthaus ou EMI. C’est un beau projet auquel il m’a proposé de participer, et depuis, je n’ai pas quitté Bel Air.

Par où commence la production d’un DVD ?

Au départ, un spectacle est filmé pour le compte d’une chaine de télévision (France 2, France 3, Mezzo ou Arte, pour se limiter à notre pays), souvent en vue d’une diffusion en direct. En général, les chaînes préfèrent ne pas filmer elles-mêmes et font appel à des sociétés de production extérieures. Bel Air Media est l’une de ces maisons de production, qui réalise des captations sur demande, ou suite à ses propres suggestions auprès des télévisions. La maison de production livre un programme clef en main : elle engage un réalisateur, un preneur de son, des cadreurs (il peut y avoir jusqu’à huit caméras dans la salle pour un grand spectacle), des techniciens, un monteur, un mixeur, etc., pour tout ce qui relève de la post-production.

Ce n’est donc jamais de vous que vient l’initiative ?

Sur le plan financier, un éditeur de DVD n’a normalement pas les moyens d’assurer une captation. Si un spectacle est filmé, c’est presque toujours en vue d’une diffusion à la télévision ou, depuis quelques années, au cinéma, avec le phénomène relativement nouveau des projections d’opéras ou de ballets en direct sur grand écran. Les directeurs de télévision, même sur les chaînes publiques, doivent tenir compte des questions d’audience, d’où parfois une certaine frilosité : par exemple, l’Elektra de Patrice Chéreau à Aix en 2013 n’avait pas eu les honneurs du direct sur Arte, alors que la chaîne était coproductrice du film, mais avait été cantonnée à Arte Live Web (aujourd’hui Arte Concert). A l’inverse, les chaînes proposent parfois des captations sans grand intérêt, réalisées uniquement parce qu’on suppose qu’elles attireront le téléspectateur.

Malgré tout, c’est vous qui choisissez ce que vous décidez de commercialiser ensuite ?

Bien sûr. Bel Air a la chance d’être à la fois producteur de captations et éditeur de DVD : c’est une force, et ce n’est pas si courant. Un simple éditeur doit acheter des producteurs des programmes déjà filmés. Nous, nous pouvons décider dès la captation si nous sortirons un DVD. Nous suivons l’actualité musicale, et si nous décidons d’éditer tel spectacle en DVD, c’est parce que nous avons un lien privilégié avec un artiste, un metteur en scène, ou pour nourrir notre catalogue. Parfois, un film a déjà été tourné, je n’ai rien eu à voir avec la production, mais le spectacle m’intéresse et je tiens à en faire un DVD, donc je l’achète au producteur qui est propriétaire de la captation. Il arrive qu’on veuille filmer un spectacle indépendamment de la télévision, mais je ne peux pas financer à moi seul une captation, et l’entreprise devient alors économiquement très lourde.

Il y a donc tout un montage financier derrière chaque DVD ?

Oui, il y a tout d’abord la somme que verse la chaîne commanditaire, il y a les fonds propres avancés par la maison de production, puis il y a toutes les aides générées par le CNC (Centre National du Cinéma et de l’image animée). Ensuite, il y a tout un gros travail qui consiste à rechercher des coproducteurs, par exemple des chaînes de télévision étrangères. Il m’arrive d’être présent au moment du financement, et je peux dire que tel spectacle méritera un DVD, alors je pré-finance une toute petite partie de l’opération, par l’achat des droits vidéo. C’est à moi de savoir combien je peux mettre pour avoir l’exclusivité de ces droits.

Une fois l’argent réuni et le spectacle filmé, que se passe-t-il ?

Une bande, appelée « master » est fournie à la chaîne. Et c’est là que commence le travail de l’éditeur de DVD. Cela dit, quand je sais d’avance qu’un beau projet se prépare, je peux déjà en amont réaliser des interviews lors du tournage, en vue du bonus. Mais disons que le vrai travail commence lorsque le producteur me remet une bande, et les mix stéréo et 5.1. En fait, il s’agit de plus en plus souvent de fichiers haute définition qu’on me remet sur un disque dur.

Bel Air se charge de transformer cette matrice en DVD ?

Il y a d’abord ce qu’on appelle – en bon français ! – l’authoring du DVD. La bande est encodée et on y ajoute un menu et des sous-titres. C’est un labo spécialisé qui se charge pour nous de l’encodage de l’image et du son. Le principe est le même pour un DVD ou pour un Blu-ray, sauf que dans ce dernier cas, la capacité étant plus importante, le programme est gravé en Haute-Définition et tient sur une galette ce qu’on fera tenir plutôt sur deux DVD. Une fois ce travail accompli, le labo envoie le master à l’usine de pressage.

Mais vous intervenez bien à un moment ou à un autre ?

Bien sûr, notamment pour le chapitrage, activité que je n’ai jamais voulu externaliser, car elle me permet de connaître les œuvres et nos programmes plus en profondeur. Je relève les time-codes pour chaque plage du futur DVD, et cela donne un tableau Excel que je transmets au labo. Et évidemment, je supervise les différentes étapes de l’authoring, que je valide à chaque fois. Une fois le DVD mis en forme, on m’envoie avant pressage un DVD test, pour être sûr que tout fonctionne bien.

Les artistes ont-ils aussi leur mot à dire ?

Oui, surtout pour l’aspect graphique, le livret et la jaquette du DVD. Notre graphiste nous fait plusieurs propositions, et le choix est parfois difficile. Les metteurs en scène d’opéra qui viennent du théâtre parlé formulent rarement des exigences sur ce point. En revanche, il y en a qui sont plus interventionnistes, comme Dmitri Tcherniakov, par exemple. Pour Rouslan et Ludmila, aucune de nos propositions ne lui plaisait, donc il a fouillé parmi les photos du Bolchoï et il en a imposé une. Selon les théâtres, on ne dispose pas toujours d’autant de belles photos qu’on le voudrait. Quant au contenu du livret d’accompagnement, il est en général assez succinct, nous nous en tenons à l’argument de l’œuvre traduit en plusieurs langues, sauf lorsque nous disposons d’un texte intéressant. Par exemple, pour Elektra, nous avons réalisé un digibook qui a pris la forme d’un hommage à Patrice Chéreau. Il m’arrive même de faire écrire des textes spécifiques pour un DVD.

Une fois le DVD fabriqué, que se passe-t-il ?

L’usine envoie les exemplaires à notre distributeur, en l’occurrence Harmonia Mundi pour la France, Naxos dans le reste du monde. Les disques sont donc en stock chez eux, et l’on entre dans l’étape commerciale, qui suppose que l’on décide comment et quand mettre un DVD sur le marché.  Même si nous avons une très bonne relation avec le distributeur, avec son équipe et ses représentants, il faut bien savoir qu’il ne distribue pas que nous. Nous devons donc lui fournir des informations, des textes, des visuels, pour faciliter son travail et intéresser les vendeurs. Nous n’avons pas de relations avec les magasins, seulement avec le distributeur, qu’il faut donc motiver pour que nous ne passions pas à la trappe parmi les dizaines de sorties de chaque mois. Et puis il y a toute la promotion, la communication autour de la sortie d’un DVD. Pour la presse, nous nous en occupons soit en interne, soit en passant par l’agence Opus 64, pour que les journalistes puissent chroniquer nos parutions. Nous faisons de la publicité et nous sommes présents sur les réseaux sociaux : Facebook, Twitter, Instagram, nous avons une chaîne YouTube et bien sûr un site internet mis à jour à chaque parution.

Quel pourcentage des captations Bel Air débouche sur un DVD Bel Air ?

A l’heure actuelle, des spectacles sont filmés partout, à tout moment. Nous en éditons beaucoup moins que nous n’en captons, car tout n’a pas vocation à devenir DVD. Parfois, nos choix sont dictés par des raisons purement financières. Une captation ne débouche pas sur un DVD, parce que les droits artistiques (ce qu’une salle doit verser à l’orchestre et aux artistes, à chaque choriste, à chaque instrumentiste…) seraient tout simplement trop élevés. Un DVD ne se vend malheureusement pas à des centaines de milliers d’exemplaires, et nous ne faisons fortune sur le dos de personne !

Donc vous avez parfois des regrets ?

Oui, parfois un film est tourné, il est diffusé une fois, deux fois à la télévision, et ensuite plus personne ne le voit. Des trésors dorment dans les cartons. Nous devons composer avec le marché du disque. Et il y a aussi des choses que nous aurions adoré filmer mais que nous ne pouvons pas faire. Nous aimons quand même prendre des risques, tout en sachant d’avance que ce ne sera pas le succès du siècle.

Quels rapports entretenez-vous avec les artistes ?

C’est très variable. Certains metteurs en scène sont très présents lors du tournage, ils viennent dans le car-régie, où le réalisateur fait son choix parmi les images tournées par les différentes caméras, parce qu’ils veulent voir à quoi ressemblera leur spectacle une fois filmé, ils veulent être rassurés. C’est parfois aussi parce qu’ils sont eux-mêmes cinéastes : Patrice Chéreau s’impliquait beaucoup parce que pour lui, le rendu à l’image était très important, il avait peur d’être trahi. Chéreau est mort avant la sortie d’Elektra, il n’a pas pu suivre le montage et la post-production. D’autres nous font aveuglément confiance. Par exemple, Gerard Mortier, dont nous avons souvent filmé les productions qu’il commandait, n’avait même pas de lecteur de DVD ! Il était ravi que les DVD existent, mais il n’avait pas forcément envie de les visionner.

Les liens de fidélité dont vous parliez précédemment vous unissent donc surtout à des metteurs en scène ?

Je viens d’évoquer Gerard Mortier, et nous allons justement publier en DVD l’opéra El Publico, capté à Madrid, par fidélité envers ce grand directeur de théâtre que fut Mortier, car il s’agit de sa dernière commande, à la création de laquelle il ne put assister. Nous y tenions aussi pour Pablo Heras-Casado, qui est un chef que nous aimons beaucoup, et lui-même a tout fait pour que le DVD puisse exister. Souvent, ce sont les chefs d’orchestre qui se battent pour cela. Par exemple, Vladimir Jurowski tenait à ce que son hommage à Evgeni Svetlanov sorte en DVD, car il y a pour lui un élément affectif.

Il arrive donc que des artistes vous sollicitent directement ?

Le concert avait été filmé pour Arte, et c’est l’agent du chef qui a insisté. En fait nous sommes plus généralement en discussion avec telle ou telle salle de spectacle, avec tel directeur.

Et les chanteurs ?

Souvent, ils sont très contents que les spectacles auxquels ils ont participé existent en DVD. Pour de jeunes artistes, c’est une carte de visite, à l’heure où l’on ne grave presque plus d’intégrales de studio, et où les contrats d’exclusivité avec une maison de disques sont de plus en plus rares. Certains très grands artistes ne sont jamais enregistrés, et le DVD permet de pallier ce manque en immortalisant leur prestation dans tel ou tel rôle. Evelyn Herlitzius est très contente qu’Elektra ait été filmée, car cela constitue une trace matérielle de son travail avec Patrice Chéreau, dont elle gardera le souvenir à jamais.

Le DVD, c’est la mémoire de l’opéra ?

Beaucoup de maisons d’opéra filment désormais elles-mêmes leurs spectacles et les diffusent en streaming, mais au bout d’un mois ou d’un an, il ne reste plus rien. Nous avons ainsi signé un accord de partenariat avec le Théâtre royal de la Monnaie, pour créer la collection « Les Archives de la Monnaie ». Aucune chaîne de télévision n’y est associée, les captations ont été réalisées directement par La Monnaie, et il s’agit de vrais films tournés avec plusieurs caméras. Nous avons déjà publié le Parsifal de Romeo Castellucci, la Lulu de Warlikowski, les trois opéras de Rachmaninov. J’aimerais beaucoup éditer en DVD l’Orphée de Gluck mis en scène à Bruxelles par Castellucci, mais il y a tellement de spectacles magnifiques qui disparaissent…

Propos recueillis le 22 septembre 2016

 

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