Cinq questions à Max-Emmanuel Cencic

Par Christophe Schuwey | lun 23 Mai 2011 | Imprimer
C’est sur une charmante place que Max Emmanuel Cencic, à l’occasion de sa prise de rôle dans Rinaldo à l’Opéra de Lausanne, a accepté, dans un excellent français, de se prêter au jeu des cinq questions. Portrait d’un artiste intelligent, conscient et équilibré.
 
   
 
 
Pourquoi chantez-vous ?
 
C’est une question difficile. Chaque artiste a un chemin propre. Mon parcours artistique a toujours été très lourd, et difficile. J’ai toujours dû me battre pour faire ce que je faisais. Chanter est un métier qui n’est pas seulement physique, mais aussi mental et émotionnel. Il faut se battre avec soi-même, en étant très clairement conscient de ses objectifs, et de ses démons. On développe, au cours d’une vie, des problèmes avec ses parents, ses amis, son milieu social, et tout cela influe évidemment beaucoup sur sa personnalité artistique. Il est essentiel d’en avoir conscience pour pouvoir dépasser tout ça et pour pouvoir poursuivre un objectif. Ce qui n’est pas facile. Malheureusement, ou heureusement, j’ai toujours été forcé de faire ce métier, pour des raisons bêtement financières, et c’est peut-être pour ça que je suis resté un chanteur. Je chante maintenant depuis 28 ans (il en a 34, ndlr), et durant ces 28 ans, j’ai perdu 3 fois ma voix, à cause de ma nervosité, de mes doutes. Les chanteurs professionnels ont toujours ces moments de remise en question. La dernière fois, ça a vraiment été une grande crise, remettant en doute ce que je voulais faire de ma vie : j’ai alors été travailler chez George Shirley, qui a été quelque temps le professeur de David Daniels, et chez lui, j’ai retrouvé ma voix. L’autre chose qui m’aide beaucoup, c’est la psychothérapie : j’ai besoin de mettre des mots et d’être toujours très conscient de ce que je fais et de ce que je suis. Et puis, être heureux : la carrière d’accord, mais à chaque engagement, la question primordiale c’est « est-ce que je peux vraiment le faire ? »
 
Bien que majoritairement « baroque », votre répertoire comprend aussi, entre autres Offenbach, Rossini et Schubert…
 
C’est bien sûr le résultat des propositions qu’on m’a faites, mais c’est quelque chose auquel je tiens beaucoup. J’ai envie de chanter ce que chaque chanteur qui se veut sérieux chante ! Et donc, la musique des XVIIIe, XIXe et XXe siècles aussi. Si on a la technique, la voix, il faut le faire. A un moment ou à un autre. C’est très enrichissant pour un artiste de faire des expériences émotionnelles d’une autre période que sa période de prédilection.
 
Comment aborde-t-on un rôle de l’importance de Rinaldo ?
 
Rinaldo, c’est mon premier grand rôle. J’ai déjà chanté Tamerlano, Faramando et Serse, mais aucun de ces rôles n’a l’ampleur de Rinaldo. Je crois bien qu’il s’agit du plus long que j’ai jamais abordé. En fait, en dix ans, je n’ai chanté que quatre rôles principaux, ce qui n’est pas beaucoup. Il y a quelques rôles que j’ai préparé pendant des années, et d’autres en deux semaines : Rinaldo, c’était en deux semaines (rires), parce que je n’ai pas eu le temps. Mais, en plus d’avoir déjà chanté « Or la tromba » ou « Venti turbini », j’ai déjà interprété beaucoup de Haendel. Sans que cela soit facile, si l’on connaît le style haendelien, on n’est pas surpris.
 
Louise Moaty tente, pour cette mise en scène de Rinaldo à Lausanne, de retrouver ce que peuvent nous apporter les conditions de représentation « à l’ancienne »...
 
J’ai déjà travaillé avec Louise, qui était alors assistante de Benjamin Lazar, pour le Sant’Alessio de Stefano Landi avec Philippe Jaroussky. La grande complexité, dans ce genre de mises en scène, c’est la gestuelle baroque, qui impose des postures précises. Il y a presque un geste pour chaque mot et sur un rôle de trois heures et demie, avec sept airs, deux duos et je ne sais pas combien de récitatifs, c’est assez difficile de se souvenir de tout. C’est un véritable catalogue de gestes. Certains sont redondants, comme « affetti » ou « cada », ce qui forme une sorte de langue. Pour trouver, avec tout cela, une fluidité sur scène et avec ce que l’on chante, c’est assez compliqué.
 
Y’a-t-il des rôles que vous rêveriez d’interpréter ?
 
Non. Pas du tout (rires). Je n’ai jamais eu un rôle de rêve, parce que j’ai peur des ambitions. Si j’avais un rôle de rêve, je risquerais d’avoir des ambitions, parce que j’aurais trop envie de le faire. Et ce sont des choses qui ne conviennent pas, parce que je ne suis pas dans la situation où je décide de ce que je vais chanter. Les enregistrements mis à part, je ne fais toujours que recevoir une invitation. Et c’est par chance qu’Eric Vigié, ici à Lausanne, m’a offert d’interpréter Rinaldo. Au début, j’étais un peu surpris, parce que je n’avais jamais pensé chanter ce rôle. Je ne savais pas si je pourrais le chanter. Finalement, j’ai accepté, mais en précisant qu’il fallait que l’on coupe bien le rôle, parce que je ne pouvais pas tout faire. Finalement, je chante pratiquement tout (rires), sauf un air et une petite coupure au début. En général, j’aime bien les rôles que j’ai au répertoire, comme Néron, que je vais reprendre bientôt avec Emmanuel Haïm (en mars à Lille et en avril à Dijon, ndlr). L’important, comme je l’ai dit, c’est toujours de chanter quelque chose dont je me sente capable, et qui ne me stresse pas trop.
 
Propos recueillis par Christophe Schuwey
 
Georg Friedrich Haendel : Rinaldo à l'Opéra de Lausanne, jusqu'au vendredi 27 mai. Plus d'informations. 
Max-Emmanuel Cencic © DR

 

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