Cinq questions à Julie Fuchs

Par Laurent Bury | lun 18 Février 2013 | Imprimer

Alors que vient de sortir son disque Debussy-Mahler (voir recension), Julie Fuchs a bien voulu répondre à nos questions le jour de la Saint-Valentin, quelques heures avant la générale de Ciboulette Salle Favart. Elle évoque son actualité, ses projets et son parcours depuis qu’elle fut nommée Révélation lyrique lors des Victoires de la musique 2012.


Vous venez de chanter dans une marchande de fleurs à Metz (My Fair Lady), vous enchaînez avec une marchande de légumes à l’Opéra-Comique. Alors, Eliza Doolittle et Ciboulette, même combat ?

Oui et non ! Quand j’ai lu les deux livrets, je me suis dit : c’est formidable, je connais déjà l’histoire, je vais pouvoir me servir de tout ce que j’ai vécu dans My Fair Lady. En fait, j’ai enchaîné les deux rôles, je n’ai pas vraiment eu de coupure entre les deux spectacles. J’ai même commencé à apprendre Ciboulette pendant les représentations de My Fair Lady. Evidemment, les deux œuvres sont très différentes sur le plan musical ; en plus, à Metz, je chantais avec un micro, et il y avait beaucoup de texte parlé. Pour Eliza Doolittle, même si nous chantions une version française, j’avais dû adopter un accent très fort, mi-parigot, mi-chti (!), dont j’ai bien sûr dû me débarrasser pour Ciboulette, où je dois au dernier acte adopter tout à coup un accent très exotique.

Vous semblez passer sans difficulté d’un univers musical à un autre, quelle regard portez-vous sur l’opérette, ce genre longtemps ringardisé ?

Les premiers spectacles auxquels j’ai assistés à Avignon, où j’ai grandi, étaient des opérettes. Avant de travailler ma voix, j’ai étudié le violon, et les étudiants du conservatoire d’Avignon avaient accès à tous les concerts et toutes les répétitions, donc j’ai eu l’occasion de voir beaucoup d’opérettes (dont Ciboulette). Pour moi, il n’y avait pas de fracture, tout ça faisait partie de la musique classique. Et pour l’opérette, comme pour bien d’autres genres musicaux, tout dépend de la manière dont on l’aborde. A l’Opéra-Comique, Michel Fau, le metteur en scène, et Laurence Equilbey, la chef d’orchestre, sont parfaitement conscients à la fois des risques et de la richesse de ce répertoire. Il faut créer un résultat magique, tout en gardant fraîcheur et dynamisme, et surtout sans mièvrerie. En répétition, Michel Fau n’arrêtait pas de nous dire : « Attention, là ça devient joli, ça ne doit pas être joli, l’amour ça n’est pas joli, ça fait mal. Arrêtez de sourire ! » Michel Fau a beaucoup mis l’accent sur la direction d’acteur, il a un univers bien à lui. La production ne situe pas l’intrigue à une époque précise, le personnage de Ciboulette s’inspire à la fois de Brigitte Bardot, de la Lulu de Berg et de Zahia, l’escort-girl !

On annonce que l’an prochain, vous serez en troupe à Zurich. En quoi cela consistera-t-il exactement ?

Je suis très excitée à cette perspective, et viens d’aller à Zürich pour la première fois de ma vie il y a tout juste deux semaines. Tout s’est fait par l’intermédiaire mon agent, qui m’a signalé un jour que l’opéra de Zürich souhaitait m’auditionner. Au départ, je n’étais pas très sûre de vouloir y aller, mais j’ai quand même passé l’audition, cela ne m’engageait à rien. Et je viens de faire le déplacement parce que Fabio Luisi, le directeur musical, ne m’avait pas encore entendue, et il voulait être sûr de bien me distribuer. Justement, on m’a proposé des rôles vraiment intéressants, dans des nouvelles productions, dont la première dirigée par Fabio Luisi en personne : je serai d’abord Marzelline dans un Fidelio mis en scène par Andreas Homoki, le directeur de l’opéra de Zürich, puis Morgana dans Alcina (le rôle-titre pourrait être tenu par Cecilia Bartoli, mais cela reste à confirmer). Je suis privilégiée, car je ne serai que dans trois productions la saison prochaine, ce qui me laisser le temps de faire beaucoup d’autres choses, des concerts, des enregistrements…

Pouvez-vous nous en dire plus sur vos projets ?

Avant Zürich, je vais chanter dans le Requiem de Mozart à Graz, sous la direction d’Adam Fischer. Je serai à Bruxelles pour un concert autour de l’exposition Watteau au Palais des Beaux-Arts. Puis en mai, à Paris, je chanterai Zerbinette d’Ariane à Naxos au théâtre de l’Athénée. Vous savez, c’est en voyant Natalie Dessay en bikini dans ce rôle que j’ai vraiment eu envie de faire de l’opéra ! Cela dit, je ne suis pas sûr de garder longtemps Zerbinette longtemps à mon répertoire. Je n’ai pas envie d’être trop associée à la virtuosité, je ne veux pas entrer en scène en pensant que tout est raté si je n’ai pas le contre-fa. Zerbinette n’est pas la Reine de la Nuit, c’est un vrai rôle de théâtre, mais je sens que ma voix évolue, que le médium est en train de s’enrichir. Je suis en train de monter un récital qui pourrait s’appeler « Pour le meilleur et pour le pire », autour de l’image de la femme, où je chanterai du Rossini, du Mozart, du Bellini, mais aussi du Kurt Weill et du Cole Porter, avec les dix musiciens de l’ensemble « Le Balcon ». Une dramaturge y travaille en ce moment, et la mise en scène sera assurée par Vincent Vittoz. La création aura lieu à l’opéra d’Avignon, et j’espère que ce spectacle tournera ensuite. En matière d’enregistrement, je prévois un disque d’airs d’opéra français du XIXe siècle, dans le prolongement des concerts organisés l’an dernier par le Palazzetto Bru-Zane. Pour l’avenir, après Zürich, je chanterai ma première Lucia di Lammermoor, il est question de Mélisande, je voudrais aborder le bel canto et plus tard des rôles comme Manon. J’espère faire le plus de choses possibles le plus longtemps possibles. Je n’ai pas 30 ans, je sais que mon évolution vocale ne fait que commencer.

Etre nommée Révélation lyrique 2012, ça a changé quoi ?

En fait, il y a beaucoup de strates différentes. Il y a d’abord la petite-fille qui est contente pour ses grands-parents. Il y a la chanteuse, qui est contente pour son agent. Il y a la jeune femme qui est contente parce que c’est l’occasion pour quantité de gens de lui exprimer toutes sortes de choses. Ce que je retiens surtout de cette nomination, c’est qu’elle a permis au grand public, aux professionnels et à mes amis de me donner une charge électrique très positive, et ça, c’est quelque chose de très précieux quand on est en début de carrière et qu’on est plein de doutes, quand on se demande si l’on va avoir la force de faire ce métier pendant plus de dix ans, de se mettre à nu tous les soirs encore longtemps. Bien sûr, cette nomination a été très médiatisée, énormément de gens ont découvert ainsi mon existence, mais professionnellement, je dirais que ça n’a pas changé tant de choses que ça : j’avais déjà beaucoup de projets engagés, et j’ose espérer que les professionnels n’ont pas besoin de ça pour connaître la valeur d’un artiste.

 

Propos recueillis le 14 février 2013
 

 

 

 

 

 

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