Cinq questions à Ian Bostridge

Par Camille De Rijck | lun 09 Décembre 2013 | Imprimer
Alors qu'il s'apprête à interpréter les 12 et 13 décembre prochains à Amsterdam Les Illluminations et que son dernier disque « Britten » était retenu il y a quelques semaines comme disque du moment, Ian Bostridge poursuit sa ballade en compagnie de son compositeur fétiche. L'occasion de lui poser cinq questions.
Comment expliquez-vous l'accessibilité de la musique de Britten ?
Je pense qu’il a été très bien informé de la musique de son temps – Berg et Schönberg – son éditeur Erwin Stein avait travaillé avec Schoenberg et il a su garder une oreille attentive sur ce que faisaient ses contemporains, mais il a eu à cœur de rester attaché au système diatonique, il n’a jamais voulu faire partie d’une avant-garde. Donc même s’il écrit une musique complexe, celle-ci peut facilement être comprise du public. Je pense que ça a été une des grandes missions de sa vie. Mais cela veut dire que pour ceux qui s’attacheraient à l’avant-garde, il n’est pas assez avant-gardiste et pour ceux qui attendraient plus de simplicité mélodique, il peut paraître trop oblique.
On parle souvent du rapport à l'enfance chez Britten avec des sous-entendus moraux, se pourrait-il que - loin des appétences coupables - cette fascination pour la jeunesse dans son oeuvre ait été un manière de vivre sa parentalité ?
Je pense que c’est tout à fait vrai. Les affinités de Britten pour le monde de l’enfance ont souvent été suspectées d’être sexuelles, probablement de par cette obsession très contemporaine de la pédophilie et de l’abus, au point d’ailleurs d’être traitée dans ses propres opéras. Mais je pense surtout que le fait de ne pas être père lui a profondément manqué, dans la mesure où il adorait la compagnie des enfants – garçons et filles – ; on le voit particulièrement sur les clichés pris pendant les répétitions de ses opéras traitant de l’enfance. Donc je ne pense pas que ce soit de la psychologie de bazar mais au contraire, une grande vérité et je trouve interpellant qu’une de ses œuvres les plus profondes et pourtant les moins connues – Curlew River – traite précisément d’un parant face à la disparition de son enfant. Son identification à ce personnage me semble particulièrement éloquente. 
Peut-on être un ténor britannique et ne pas toucher à Britten ?
Cela dépend tout à fait de votre voix. Si votre voix se sent à l’aise dans ce répertoire, alors il est évident qu’il faut le fréquenter car c’est un don. Le problème pour les chanteurs britanniques c’est qu’ils doivent être très versatiles du point de vue de l’idiome, car il n’y a finalement pas beaucoup de répertoire. Alors que si vous êtes italien ou allemand, vous pouvez mener toute une carrière sans chanter d’autres langues. Mais il existe plein de chanteurs étrangers qui chantent admirablement l’anglais et j’espère de tout cœur qu’ils s’intéresseront à Britten. 
Vous publiez aux Presses Universitaires d'Oxford, vous avez par ailleurs une vie académique très riche - on peut dire que vous êtes un chanteur intellectuel. Vous êtes-vous déjà demandé quel chanteur vous auriez été si, avec la même voix, vous aviez été un type simple ?
Eh bien je ne suis pas sûr que je serais devenu un chanteur. Mes parents descendent de familles extrêmement simples, de familles très pauvres du sud de Londres. Mon grand-père, par exemple, a été demandeur d’emploi pendant l’essentiel de sa vie et son propre père était footballeur, à une époque où être footballeur n’impliquait pas fortune et millions mais plutôt de finir dans l’entretien des terrains de sport. Sans mon éducation, je ne me serais pas intéressé à la musique qui me passionne aujourd’hui. Et je ne pense pas que je serais devenu un chanteur car pour moi l’enjeu n’a jamais vraiment été la voix, mais plutôt d’être le vecteur d’une musique que j’aime. J’ai été extrêmement chanceux, tant à l’école que dans la chorale de jeunes que je fréquentais de tomber sur des gens qui ont su m’initier à la musique. J’ai de la chance d’avoir une voix qui, dans ses propres limites, est une belle voix, mais ça n’a jamais été déterminant pour moi. Beaucoup d’êtres humains issus de milieux modestes deviennent des chanteurs d’opéra parce que leurs voix les y entraînent. Pour moi le chemin a été différent. Mon père appartient à cette génération de l’après-guerre qui a connu une grand mobilité sociale et où il y avait encore moyen de gagner de l’argent. Et il a pu nous envoyer dans d’excellentes écoles, très typiques du système éducatif britannique. Mon frère était un sacré intellectuel, passionné d’histoire depuis sa plus tendre enfance – un type extraordinaire – et il m’a initié aux choses de l’esprit. Donc je dois mon parcours à mes parents, à l’école et à mon frère. C’est une de ces histoires anglaises où les gens parviennent à changer le cours de leur vie, c’est ce que mes parents ont su faire dans ces grandes années qu’étaient les années 50.
Si vous étiez devant une classe et que vous pouviez chanter une mélodie pour donner aux enfants le goût de la musique classique et du lied, que chanteriez-vous ?
Tout ce que je peux dire c’est qu’une des choses déterminantes qui m’a fait tomber amoureux de l’art du lied fut d’entendre un enregistrement d’Erlkönig par Dietrich Fischer-Dieskau et Gerald Moore donc je pense que je chanterais ça parce que c’est une histoire tellement intéressante et tellement chargée de drame que même si on n’en comprend pas les mots, elle parvient tout de même à vous saisir. Oui, je chanterais Erlkönig.

 

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