Cinq questions à Daniel Behle

Par Laurent Bury | lun 13 Juillet 2015 | Imprimer

Entre deux représentations de L'Enlèvement au sérail, Daniel Behle a répondu à nos cinq questions pour évoquer une carrière dont une des étapes marquantes fut une Flûte enchantée, déjà à Aix-en-Provence.


Après y avoir été Tamino en 2009, vous revenez à Aix en Belmonte, mais ce n’est sans doute pas votre premier Enlèvement au sérail.

En fait, Belmonte est le rôle mozartien que j’ai le plus chanté au cours de ma carrière, et que j’ai interprété bien avant d’aborder Tamino. C’est comme ça que ça se passe avec les rôles lyriques : on commence par Ottavio, puis on passe à Belmonte si on a les notes aiguës, et enfin Tamino. L’avantage de Mozart, c’est qu’on peut le chanter en fonction de ses possibilités, avec une voix plus ou moins légère, du moment que la ligne, le phrasé est le bon. J’ai chanté Idomeneo, Tito, Ferrando, mais je n’ai aucune envie d’être Basilio des Noces de Figaro et les Mozart de jeunesse ne m’attirent pas spécialement.  Dans la production aixoise de L’Enlèvement au sérail, je retrouve Jérémie Rhorer avec qui j’ai chanté dans Don Giovanni au Théâtre des Champs-Elysées en 2013, mais Belmonte est un rôle beaucoup plus important qu’Ottavio. Nous avons beaucoup travaillé sur l’expressivité, mais je crois que pour la première, nous avions sous-estimé l’effet du plein air, car nous avions prévu beaucoup de piano, de mezzo-piano, etc. Nous avons rectifié le tir dès la deuxième représentation. Quant à la production de Martin Kušej, après avoir travaillé dessus pendant plusieurs semaines, je suis tout à fait convaincu par ses partis-pris, et je pense qu’elle tient très bien même sans la fameuse décapitation finale. Je précise que le désert du décor n’est pas en sable, ce qui serait très mauvais pour les instruments, mais en liège ; cela dit, il arrive quand même que les chanteurs en aient dans la bouche, et alors c’est à eux de décider s’ils veulent chanter avec ou s’ils arrivent à le recracher…

Depuis peu, vous abordez un répertoire plus lourd : on vous a vu en Matteo dans Arabella à Salzbourg, et vous allez bientôt chanter votre premier Wagner.

En ce qui concerne Richard Strauss, j’ai déjà fait les rôles lyriques dans Daphne, Arabella et Die Schweigsame Frau, j’ai même été le Chanteur italien dans Le Chevalier à la rose. Je dois aborder Max du Freischütz en mai 2016 : c’est un rôle lyrico-dramatique, il y a peu de notes aiguës, mais l’orchestration est un peu plus lourde que chez Mozart, donc il faut que la voix suivre, mais je pense que ça ne devrait pas me poser de problème. Avant ça, en novembre, je serai Erik du Vaisseau fantôme, mon premier Wagner. Je verrai bien si cette écriture correspond à ma voix. J’ai pour habitude de faire deux pas en avant, un pas en arrière : après ces deux pas en avant dans le répertoire romantique, je ferai un pas en arrière en retrouvant Ferrando, à Covent Garden.

Vous avez participé à l'enregistrement de plusieurs opéras baroques (Artaserse, Farnace) mais pas à la production scénique qui a suivi. Pourquoi ?

C’est vrai, Alcina à Bruxelles ce printemps a été mon premier opéra baroque en scène. Pour les œuvres dont vous parlez, je crois que j’ai joué de malchance. Comme je me partage entre de nombreux genres différents, opéra, récital, musique contemporaine, etc., mon agenda est toujours plein longtemps à l’avance. En général, on commence par enregistrer un disque, et la production vient un an après. Au moment de la tournée de concerts d’Artaserse et des représentations à Nancy, j’ai décidé que chanter dans Königskinder de Humperdinck à Francfort en octobre 2012 était plus important pour l’évolution de ma carrière. Même chose pour L’Enlèvement au sérail que j’aurais dû enregistrer sous la direction de René Jacobs, en septembre 2014 : j’ai préféré chanter Die Schweigsame Frau à Munich. Parfois, c’est le contraire qui se produit : avec Tamerlano, j’ai chanté lors des concerts alors que je n’avais pas participé à l’enregistrement du disque. En matière de CD, j’ai ressenti le besoin de faire une pause après avoir beaucoup enregistré en 2013 : il y a eu le récital Gluck, le Winterreise et La Belle Maguelone. Je trouve que c’est beaucoup, mais il y a des occasions qui se présentent et qu’on ne peut pas refuser. Quand mon agent m’a dit que je pouvais aller enregistrer Gluck à Athènes dans de très bonnes conditions, j’ai accepté. Et en même temps, un ami a décidé de donner le Voyage d’hiver avec un trio à cordes. Je me suis chargé de l’arrangement, et comme cela a très bien fonctionné, nous l’avons enregistré. Et en ce moment, je prépare un récital inspiré par Hambourg, ma ville natale, qui sera enregistré en janvier 2016, mais il y a encore beaucoup de travail et nous avons du mal à trouver les bonnes dates pour répéter ensemble.

Vous avez arrangé la partition de Schubert, mais il paraît que vous composez aussi.

Pour Winterreise, je ne suis pas allé aussi loin que Hans Zender, qui a complètement réécrit l’œuvre, mais ce que j’ai fait est davantage qu’un simple arrangement. La présence des cordes permet de mettre en relief des choses qui sont moins claires avec le piano seul. J’ai voulu concilier l’esprit de Schubert et un style de composition du XXIe siècle. Durant mes études de musique, je suis venu au chant assez tard, j’ai d’abord joué du trombone et j’ai étudié la composition.  J’ai moins de temps depuis que ma carrière de chanteur a décollé, mais il m’en reste quand je suis loin de chez moi, entre deux représentations. J’ai composé des Waterkant Songs alors que j’enregistrais le disque Gluck. Quand je compose, je ne pense pas forcément à ma voix, mais quand j’essaye ensuite de chanter ce que j’ai écrit, je m’aperçois parfois que ce n’est pas facile à interpréter ! En fait, je trouve souvent mes partitions trop remplies, alors j’élague beaucoup.

Votre répertoire semble pour l’instant très axé sur les compositeurs allemands.

Je pourrais vous répondre que cela tient au fait que le répertoire allemand va bien à ma voix, et que je me produis surtout dans les pays germanophones. Mais par ailleurs, je dois chanter Lenski, en russe, le mois prochain, sous la direction de Christoph Eschenbach, en concert dans le cadre du festival du Schleswig-Holstein. Et j’ai également chanté La Dame blanche et L’Heure espagnole. En fait, j’essaye de ne pas faire trop d’opéra, parce que cela m’oblige à passer beaucoup de temps loin de ma famille, je préfère les concerts et les récitals, mais dans notre métier, une carrière se bâtit en scène. Quelqu’un comme Christian Gerhaher peut se contenter de ne plus faire que des récitals, parce qu’il a derrière lui toute une carrière scénique ; moi, je dois encore faire mes preuves à Aix, à Covent Garden ou à Bayreuth.  Dans le répertoire italien, Verdi ne m’attire pas trop, car je pense qu’il y a des voix mieux faites que la mienne pour servir sa musique, mais j’aimerais chanter Donizetti ou Bellini, je me verrais bien en Elvino. Autrefois, j’ai chanté Rossini, mais on ne me le demande plus. Pourtant, maintenant que je chante Strauss et bientôt Wagner, je tiens à préserver la souplesse de ma voix. C’est pour ça que je fais beaucoup de musique baroque. Normalement, quand on chante Wagner, on ne fait pas de concerts avec des contre-ténors, mais moi, j’en fais !

 

Propos recueillis et traduits le 12 juillet 2015

 

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