Cinq questions à Christian Gerhaher

Par Maurice Salles | lun 15 Juillet 2013 | Imprimer
Marquis de Posa à Toulouse le mois dernier, Christian Gerhaher sera Olivier dans Capriccio à Londres cette semaine, preuve qu'un chanteur de lieder peut aussi se réaliser sur une scène d'opéra, à condition de ne pas y trouver que du plaisir...
 
 
 Avez-vous suivi une formation d’acteur ?
Pas exactement, pas de façon spécifique. J’ai participé à des productions nombreuses pendant mon séjour en troupe à Würzburg, et acquis ainsi une certaine expérience de la scène. Mais avant de devenir chanteur j’avais aussi, pendant plusieurs années fait du théâtre dans ma ville natale avec des amis amateurs, et plus tard j’ai pris de nombreuses leçons avec un très bon ami de Francfort, excellent comédien, et avec lui j’ai appris beaucoup de choses fondamentales du théâtre.
Comment vous êtes-vous préparé à chanter Posa ?
Assez lentement, pourrais-je dire, puisque j’ai commencé à y travailler il y a environ six ans. Il y avait la question de la langue, mais j’avais séjourné six mois en Italie pour perfectionner ma prononciation bien avant de chanter l’opéra italien. Et puis il y a le chant. Je suis un baryton clair, presque un baryton Martin, j’ai même chanté Pelléas, et j’ai étudié le chant selon l’école allemande. J’y ai appris que pour avoir des aigus solides il faut couvrir… Seulement ce que j’entendais ne me plaisait pas, je trouvais que cela donnait des sons aigus sourds, sombres, à mon avis très laids. J’ai donc travaillé de mon côté pour placer ma voix dans le masque, et ne couvrir qu’en fin d’émission pour conserver dans le haut de ma tessiture un son qui reste brillant sans être dur et fixe. Je pense y être un peu arrivé et je me sens prêt à chanter l’opéra italien, j’en suis très heureux.
N’êtes-vous pas tenté par les rôles rossiniens, comme Dandini ? Votre souplesse y ferait merveille !
Peut-être, mais ces personnages ne correspondent pas à ce que j’ai envie d’exprimer. Vous savez, quand j’ai débuté en troupe, j’ai dû chanter beaucoup, beaucoup d’opérettes…Mais je déteste ce théâtre, les situations et les personnages y sont tellement faux ! Je ne parle pas de la qualité musicale, il y a des œuvres où elle est indiscutable, la musique de Lehar est savoureuse, colorée, mais ce théâtre ne dit rien, ces fictions sont de purs mensonges ! Ce théâtre est immoral, et je dirais même malhonnête. Ce que j’aime chez Verdi, c’est son honnêteté, sa relation avec le réel, c’est l’expression musicale qu’il donne de situations dramatiques. Je n’ai pas de certitude absolue mais je crois que le rôle de l’art n’est pas de distraire, en tout cas c’est ma conviction. Il peut distraire, il peut donner du plaisir, mais je ne peux pas le réduire à cette fonction. Chez Verdi, musique et chant vont au-delà du plaisir. Du reste, plus j’approfondissais mon étude de Don Carlo plus j’ai trouvé entre la musique de Verdi et celle de Schubert des analogies ! Cela surprend, mais au-delà de leur commune richesse mélodique elles ne sont jamais complètement ce qu’on croit, ou ce qu’on attend, il s’y mêle toujours quelque chose qui introduit une autre tonalité, une autre dimension, un mélange complexe d’émotions, avec toujours l’empathie pour les faibles, les « humiliés et offensés ». Car Schubert, comme Verdi, ne chantait pas seulement pour le plaisir, comme on le croit trop souvent. Il y a chez lui une attention aux victimes de la réaction monarchique qui a suivi l’effondrement de l’empire napoléonien, que l’on connaît mal parce qu’il choisissait des poèmes apparemment anodins mais au sens caché, comme par exemple La Truite. Chez Rossini, pour revenir à la demande, en dehors de Guillaume Tell, que je chanterai probablement, je ne trouve rien qui aille au-delà du plaisir…
Votre carrière à l’opéra est relativement courte si on la compare à votre parcours de chanteur de lied…
Oui, mais vous savez comme moi combien les responsables d’institutions lyriques s’arrêtent facilement aux étiquettes. Quand vous êtes connu comme chanteur de lieder, cela signifie pour beaucoup que votre voix est petite et que vous ne pouvez pas chanter d’opéra. Evidemment il y a des exemples fameux, à commencer par Dietrich Fischer-Dieskau, Peter Schreier ou Fritz Wunderlich qui prouvent que ce n’est pas vrai ! Mais c’est ainsi. J’ai attendu… Heureusement il y a des exceptions et après avoir chanté Orfeo de Monteverdi à Francfort, j’ai pu chanter Papageno à Salzbourg, puis Wolfram à Francfort, ça a été une révélation et je suis très heureux qu’on me le redemande souvent. Ce rôle a été comme une clé : depuis je n’ai plus à prouver que je suis aussi un chanteur d’opéra…Mais d’un autre côté je ne suis pas certain de souhaiter d’augmenter beaucoup le nombre de représentations. Je craindrais, si on me demande toujours les mêmes rôles, le danger de me répéter, de tomber dans une routine d’interprète, c’est un vrai problème pour moi. Par ailleurs les comédiens capables de créer à chaque rôle un nouveau personnage sont très rares et il en est de même pour nous chanteurs, avec les limites des catégories vocales. C’est un premier problème, il reste posé. Ensuite il y a le problème de l’engagement dramatique : il doit être assez fort pour composer un personnage convaincant, mais il doit être assez contrôlé pour que l’on garde au maximum la maîtrise de tous les paramètres, et vous savez qu’à l’opéra ils sont nombreux. Comment être à la fois dedans et dehors, censurer vos émotions mais pas complètement ? Ce problème n’est pas lui non plus résolu. Je voudrais savoir me dédoubler comme le Comédien de Diderot, j’y travaille…
Quels sont vos projets ?
A l’opéra, dans l’immédiat je vais chanter Olivier dans Capriccio à Londres, et en 2014 à Munich je reprendrai, avec une grande joie, l’Orfeo de Monteverdi, en 2015 Wozzeck, et comme je vous ai dit probablement Guillaume Tell si on arrive à trouver le temps nécessaire. Je suis en résidence auprès de l’Orchestre Philarmonique de Berlin, enseignant à Munich et par ailleurs j’ai un programme très fourni de concerts avec mon partenaire au piano Gerold Huber. Même si à l’avenir je chantais davantage à l’opéra, je souhaite que le lied conserve la place la plus importante dans mon activité, parce qu’outre la passion que j’éprouve pour ce répertoire je le crois très bon pour ma santé vocale !
 
Propos recueillis par Maurice Salles
 
 
 
 
 

 

 

 
 
 
 
 
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