Cinq questions à Bruno Membrey

Par Anne Le Nabour | jeu 23 Décembre 2010 | Imprimer
Directeur du Théâtre et du conservatoire de Tourcoing, le chef d’orchestre Bruno Membrey poursuit une carrière éclectique qui va de l’opéra à la comédie musicale. Dernièrement, il a dirigé Si j’étais roi, un opéra-comique d’Adolphe Adam, compositeur quelque peu tombé dans l’oubli. Et pourtant, au sujet de cette partition, Clément et Larousse n’hésitaient pas à affirmer qu’elle était « de celles qui devraient toujours être au répertoire de nos théâtres lyriques ». Quelle place justement ce répertoire occupe-t-il aujourd’hui dans la vie lyrique française et comment l’aborder ? C’est ce que nous avons demandé à Bruno Membrey.
  
 
L’opéra-comique, l’opérette mais aussi la comédie musicale occupent une place importante dans votre carrière, comment êtes-vous venu à ce répertoire ?
J’ai décidé d’être chef d’orchestre à l’âge de six après avoir vu un opéra-comique de Louis Ganne, Les Saltimbanques, au stade Louis II de Monaco où l’on montait alors ce type de répertoire. Le chef qui dirigeait l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo m’a tout de suite donné envie de faire ce métier. Ma carrière a-t-elle par la suite été placée sous le signe de ces Saltimbanques ? Quoi qu’il en soit, j’ai fait des études pour devenir chef d’orchestre mais aussi directeur de conservatoire, chose que j’ai décidée à dix ans. À cause de cette voie toute tracée dès le plus jeune âge, je me considère comme un profil pour le moins atypique et suis d’ailleurs toujours surpris de voir que les élèves de mon conservatoire, à dix-huit ans, ne savent toujours pas ce qu’ils veulent faire. Quand j’étais étudiant en classe d’écriture et de direction au Conservatoire de Paris, je gagnais déjà ma vie en tant que contrebassiste et chef de chant dans une troupe lyrique. Puis, j’ai eu la chance de décrocher un poste au Théâtre Mogador pour jouer cinquante représentations de L’Auberge du cheval blanc. Mais un jour, le chef d’orchestre ne pouvait pas diriger et il m’a proposé de le remplacer sachant que j’avais étudié la direction avec le talentueux Pierre Dervaux. C’est donc ainsi que j’ai fait mes débuts et les opportunités se sont ensuite enchaînées. J’ai une attirance pour le lyrique en général mais mes débuts au Théâtre Mogador m’ont collé une étiquette de chef d’opérette dont j’ai du mal à me départir ce que je déplore parfois car en France, les théâtres ne font appel à moi que pour ce répertoire, ce qui n’est pas le cas à l’étranger où je ne dirige que des opéras.
 
L’opérette occupe une place importante dans votre programmation au Théâtre de Tourcoing. Une pétition a d’ailleurs été initiée par les Tourquennois visant à défendre ce répertoire. Dans quel contexte cette action a-t-elle vu le jour ?
Le Théâtre de Tourcoing a subi, comme partout, des coupes budgétaires. Il faut dire que la municipalité a beaucoup fait en faveur du lyrique que ce soit pour l’Atelier Lyrique de Tourcoing dirigé par Jean-Claude Malgoire ou mon théâtre, et tout cela a un coût. Cette pétition, signée par les Tourquennois, et qui n’était pas de mon fait je tiens à le préciser, a témoigné du chaleureux soutien de la population vis-à-vis de mes choix de programmation. Malgré les coupes budgétaires, j’ai réussi à maintenir une saison qui comprend de l’opérette certes, mais aussi et surtout des concerts, c’est-à-dire des représentations à moindre coût. Car, il faut rappeler que même si les cachets des artistes sont souvent moindres, une opérette coûte aussi cher à monter qu’un opéra.
 
Y a-t-il une manière particulière de diriger ce répertoire ?
Tout d’abord, c’est un répertoire parfois difficile pour les chanteurs qui sont obligés à la fois de chanter et de jouer de longues scènes de textes. Ils doivent donc être bons comédiens ce qui est moins le cas à l’opéra, genre par essence plus statique. De son côté, le chef d’orchestre doit aussi se prêter au jeu de la mise en scène bien plus qu’à l’opéra, tout en laissant aux artistes le temps de respirer et de prendre leur temps. À mon sens, certains opéras-comiques, dont fait partie Si j’étais roi, sont plus difficiles à monter, à cause justement de cette dimension théâtrale, que des opéras comme Les Pêcheurs de perles que j’ai moi-même dirigé.
 
Début décembre, au Théâtre de l’Odéon à Marseille, vous avez dirigé Si j’étais roi, opéra-comique d’Adolphe Adam, comment caractériseriez-vous l’orchestre et l’écriture vocale de ce compositeur ?
Même si cela peut paraître sévère, il me semble que l’orchestration n’est pas toujours très adroite. Certains traits de violon sont d’une difficulté inutile avec des déferlements de doubles croches qui auraient gagné à être écrits plus simplement et confiés à d’autres instruments comme la flûte ou à la clarinette. On retrouve d’ailleurs ces maladresses dans le célèbre ballet Giselle. En revanche, c’est une musique très bien écrite pour les instruments à vent et Adolphe Adam fait preuve d’un sens mélodique assez développé dans les parties vocales que ce soit pour les solistes ou pour les chœurs. La virtuosité est aussi de mise pour certains rôles et notamment celui de Néméa qui requiert une soprano aguerrie, apte à affronter les nombreuses vocalises. J’ai d’ailleurs découvert que Natalie Dessay avait abordé ce rôle à ses débuts.
 
Mis à part Giselle et quelques opérettes jouées surtout à l’étranger comme Le Postillon de Longjumeau, Adolphe Adam, compositeur adulé de la Monarchie de Juillet, a quasiment disparu des scènes lyriques françaises. Comment expliquez-vous ce phénomène ?
Je ne pense pas que cela soit dû à l’orchestration maladroite que j’ai évoquée mais plutôt à l’évolution du fonctionnement des théâtres lyriques. Il y a encore une cinquantaine d’années, l’opéra-comique avait sa place à part entière dans toutes maisons d’opéra et celles-ci jouaient chaque semaine des programmes différents. Un opéra-comique comme Si j’étais roi revenait ainsi à l’affiche tous les deux ou trois ans. Aujourd’hui, le nombre de représentations ayant diminué, certaines œuvres ont été mises de côté au profit de pièces plus « rentables » comme Le Pays du sourire ou La Veuve joyeuse, toujours très prisées du public bien que programmées année après année. En ce qui concerne Si j’étais roi, dont le livret est basé sur un conte des Mille et une nuits intitulé « Le Dormeur éveillé », j’ai l’impression qu’il a parfois déçu car le public s’attend à voir une opérette, or l’ouvrage n’a rien de comique. Au mieux peut-on trouver quelques passages qui font sourire mais rien de plus.
 
Entretien réalisé par Anne Le Nabour le 11 décembre 2010
 
 
Bruno Membrey© DR

 

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