Cinq questions à Arturo Chacon-Cruz

Par Laurent Bury | lun 01 Juillet 2013 | Imprimer
Ténor adoubé par Placido Domingo et Ramon Vargas, Arturo Chacon-Cruz interprète le Duc de Mantoue dans Rigoletto mis en scène par Robert Carsen au Festival d'Aix-en-Provence, du 4 juillet au 26 juillet prochains. Cette interprétation d'un des rôles les plus séduisants du répertoire dans un des festivals les plus renommés de la planète vaut bien cinq questions sans doute.
 
Vous chanterez le Duc de Mantoue cet été à Aix. Quelle est votre conception du rôle ?
Le Duc est souvent interprété comme un personnage superficiel, méchant et sans épaisseur. Je tente de donner au personnage un peu plus d’humanité, d’en faire un être plus complexe, plein de charme et de sentiments. Nous sommes tous le résultat de notre éducation, et le Duc est un enfant gâté, à qui tout le monde veut faire plaisir et à qui personne ne dit non. C’est un homme qui, tout en profitant de son statut et en affirmant très clairement ce qu’il aime, découvre quelque chose qu’il n’a encore jamais ressenti, la possibilité d’un amour vrai ! Imaginez sa réaction quand il apprend que Gilda a été enlevée… Ne pas obtenir ce qu’il désire, voilà encore autre chose qui ne lui arrive pas souvent.
Au dernier acte, le personnage que je joue repart en chasse. Guidé par Rigoletto vers cette « promenade » bien particulière, il n’a pas envie de renoncer à ses vieilles habitudes, il cherche à séduire Maddalena, et il le fait très sincèrement, en étant lui-même et en lui promettant monts et merveilles.
Vous avez été lauréat du concours Operalia en 2005, cela a-t-il changé le cours de votre carrière ?
Oui, incontestablement. Grâce à ce concours, j’ai commencé tout à coup à chanter en Europe et dans de plus grandes maisons d’opéra, et j’ai également bénéficié d’une reconnaissance professionnelle en Amérique et en Asie. Je dois dire qu’Operalia est ce qu’il pouvait m’arriver de mieux à ce moment de ma carrière. Ma dette envers le concours est éternelle !
Vos débuts ont été encouragés par Placido Domingo et Ramon Vargas, mais en vous écoutant (et parfois en vous voyant sur scène), on songe à Rolando Villazon. Qui sont vos modèles ?
C’est amusant que vous parliez de ça. Rolando a lui aussi été encouragé par Placido et Ramon (il a pris quelques cours avec Vargas à la fin des années 1990). Je pense que nos voix sont très différentes, mais elles sont à la fois sombres et expressives. Quant à mon attitude en scène, cela tient peut-être au travail d’acteur très approfondi que nous avons accompli, Rolando et moi, sur le Werther dans lequel j’ai chanté à Lyon il y a quelques années, pour lequel Rolando faisait ses débuts de metteur en scène. Ce fut six semaines de travail intense, Rolando m’incitait à montrer les sentiments du personnage avec mon corps, pas seulement avec ma voix, et à utiliser la musique pour émouvoir, même quand je ne chantais pas.
Je continue à travailler ma technique vocale avec Ramon Vargas, et j’ai beaucoup de chance d’avoir partagé la scène avec le maestro Domingo à plusieurs reprises. J’ai pu l’observer et apprendre à son contact. Ils m’ont enseigné beaucoup de choses, et cela m’a aidé à trouver ma propre manière de chanter. En scène, j’essaye d’être vrai, que ce soit en concert ou pendant une représentation. Je n’aime pas exagérer le jeu ou le chant, je fais ce qui me vient à l’esprit au moment où je suis immergé dans mon personnage, et je chante avec la passion, la douleur ou le bonheur qui sont en moi à ce moment-là. J’ai la chance de pouvoir me produire très souvent et dans un répertoire merveilleux. Parmi les autres chanteurs que j’écoute beaucoup, je pourrais citer Jussi Björling, Franco Corelli et Tito Schipa.
Vous avez chanté Hoffmann à Milan en 2012. Quelles sont vos relations avec le répertoire français ?
Chanter Hoffmann à La Scala fut une autre date cruciale dans ma carrière. Je suis très reconnaissant d’avoir eu cette possibilité, et pour le soutien formidable que m’ont accordé le public et les amis que j’ai dans ce théâtre. Je prends beaucoup de plaisir à interpréter le répertoire français. Cette musique a un certain effet sur mon chant, elle fait ressortir des couleurs très différentes du répertoire italien. J’ai chanté la plupart des personnages les plus populaires de l’opéra français, comme Roméo, Faust, Hoffmann, Werther, et j’aborderai bientôt Des Grieux et Don José. Quand je chante le répertoire romantique français, j’ai l’impression d’être un chanteur complètement différent. Je pense que cela tient à une écriture spécifique. C’est un peu comme si j’étais dans la bande-son d’un film. J’adore le fait que la musique française soit très « environnementale » : elle décrit les sentiments et l’entourage d’un personnage de manière plus expressive que tout autre répertoire. Cela dit, il n’y a pas une langue dans laquelle je préfère chanter. Chacun apporte quelque chose de différent et met en relief certains de mes atouts.
Vous avez plus de 1000 abonnés sur votre compte Twitter. Pensez-vous qu’aujourd’hui les chanteurs opéra doivent utiliser les réseaux sociaux ?
J’ai ouvert mon compte Twitter il y a deux ans, sans savoir ce que j’allais en faire ! J’ai lentement appris à m’en servir, et j’ai compris la différence entre lui, ma page Facebook et mon site Internet. Je ne crois pas qu’il soit absolument indispensable de recourir aux réseaux sociaux pour faire carrière, mais j’aime beaucoup ça parce que j’aime rester en contact avec les fans d’opéra. Ils forment un groupe de passionnés qui aident cette forme d’art à rester en vie et même à prospérer. Je pense qu’il s’agit là d’une partie de la réponse à la transformation qui s’impose dans la façon dont nous présentons l’opéra. C’est un moyen de le rendre plus accessible, plus large, et de montrer aux gens à quel point cet art peut être étonnant, amusant, exaltant et changer leur vie.
 Propos recueillis et traduits par Laurent  Bury,
avec l'aide de Samantha Farber

 
 
 
 
 

 

 

 
 
 
 
 
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