Anthony Rolfe Johnson (1940-2010), un ténor britannique

Par Christophe Rizoud | jeu 22 Juillet 2010 | Imprimer
On a beau parler de mondialisation, il existe des typologies vocales, propres à chaque nation, qui résistent à l’ouverture des frontières : la soprano colorature française par exemple ou le ténor britannique, voix finement timbrée à l’émission souple, dont l’arbre généalogique accueille en ses branches Peter Pears, Robert Tear, Philip Langridge hier, Ian Bostridge, Mark Padmore aujourd’hui et entre les deux : Anthony Rolfe Johnson dont on apprend avec tristesse le décès ce mercredi 21 juillet.
 
 

Des champs de blé aux planches des théâtres lyriques, on aimerait connaître ce qui a poussé Anthony Rolfe Johnson, alors qu’il était fermier, à devenir chanteur. Né en 1940 à Tackley dans l’Oxfordshire, on sait juste qu’il étudia la musique à la Guildhall School de Londres et qu’il forgea ses premières armes dans diverses chorales et à Glyndebourne où, entre 1972 et 1976, on lui confia plusieurs petits rôles. C’est dans un répertoire inattendu qu’il fait ses véritables débuts en 1973 au sein de l’English Opera Group : Vaudemont dans Iolanta de Tchaïkovski où, embarrassé de préjugés, on attendrait une voix plus corsée et plus ample. Idem avec Lenski (Eugène Onéguine) qu’il expérimente en 1974 toujours à Glyndebourne. On est moins surpris par le rôle qui apparaît ensuite sur son curriculum vitae : Don Ottavio (Don Giovanni) à l’English National Opera en 1978. Mozart : une évidence pour ce ténor raffiné et agile. Plusieurs enregistrements en apporteront la preuve dont un Idomeneo qui, dirigé par Sir John Elliot Gardiner, est aujourd’hui considéré comme un des meilleurs témoignages de l’art d’Anthony Rolfe Johnson.

 
 
 
A partir de ce moment, la chronologie perd ses droits. Les biographies en ligne abattent sur la table toutes les cartes d’un jeu qui ne comprend que des atouts. Des noms d’artistes fameux : Nikolaus Harnoncourt, Mstislav Rostropovich, Seiji Ozawa, Graham Johnson, etc. Des noms de théâtres prestigieux : Covent Garden, La Monnaie, La Scala, le Metropolitan Opera, l’Opéra de Paris (où il interpréta justement Idomeneo en 1996), etc. Les noms des plus grands compositeurs : Mozart, on l’a dit, dont il enregistra aussi Tamino (Die Zauberflöte) et Tito (La Clemenza di Tito), Bach, Monteverdi, Haendel, Britten et toutes les œuvres qui vont avec eux. Un répertoire large qui dépasse le cadre de l’opéra pour explorer d’autres territoires, dans lesquels Anthony Rolfe Johnson fait montre des mêmes qualités de lumière et d’élégance : la musique sacrée et la mélodie
 
Du répertoire sacré, on retient, entre autres, les deux évangélistes des Passions de Bach ou, de Bach toujours, la sérénité inspirée de l’aria « Der Glaube ist das Pfand der Liebe » (Wer da gläubet und getauft wird, Cantate BWV 37).
 
 
 
En 1976, Graham Johnson fondait avec une poignée de chanteurs dont Anthony Rolfe Johnson (et Felicity Lott, Ann Murray, Richard Jackson) son Songmakers’ Almanac qui nous vaut chez Hyperion une collection d’enregistrements, lesquels donnent un bon aperçu de la manière dont le ténor possède l’intelligence du mot, un don qui fait les grands mélodistes. Britten, évidemment, figure en bonne place dans ce temple, Antony Rolfe Johnson ayant toujours eu à cœur de faire valoir la musique de son pays. Schubert aussi et plus surprenant, Poulenc dont « Bleuet » souligne la justesse de la diction française (une gageure pour un anglophone pure souche) et toujours cette distinction faite de limpidité et de douceur.
 
 
 
Retour à l’opéra pour relever la part que le chanteur sut également prendre dans la création contemporaine. Si le début de sa carrière coïncide avec les dernières années de Britten dont il aimait tant interpréter la musique (on n’a pas encore dit quel Aschenbach – Death in Venise – ni quel Peter Grimes il fut), il chanta par exemple Polixenes dans la première mondiale de The Winter's Tale de Philippe Boesman.
 
Ce panorama rapide, aussi incomplet soit-il, ne peut faire l’impasse sur Monteverdi et Haendel. Par goût, on retiendra le second davantage que le premier pour louanger encore la ductilité du chant, évoquer le halo qui semble l’entourer, admirer la fermeté de la ligne, le style tout simplement. Une orthodoxie qui n’empêche pas l’ivresse. On pressent, derrière les vocalises de l’aria de Zadok, « Sacred Rapture » (Salomon), l’irrésistible sensualité de Jupiter dans Semele.
 
 
Quelques miettes biographiques, picorées de ci de là pour terminer : le titre de commandeur de l’ordre de l’Empire Britannique qui lui fut décerné en 1992 ou ce festival de Greynog qu’il relança en 1988 et dont il resta le directeur artistique jusqu’en 2006. Quatre années auparavant, alors âgé de soixante-deux ans, il en remontrait à ses cadets dans l’enregistrement de La Verita in Cimento où son Mamud surfe encore beau sur la vague de la renaissance vivaldienne.
 
 
Puis, le rideau noir que tire lentement la maladie d’Alzheimer jusqu’à hier, mercredi 21 juillet, l’annonce de son décès. Anthony Rolfe Johnson a rejoint le vaste panthéon des ténors britanniques. Comfort ye, my people, saith your God. 1
 
Christophe Rizoud
 
1 Console-toi mon peuple, dit ton Dieu (Haendel, Messiah, n°2 Récitatif Ténor -Isaïe XL, 1‐3)

 

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