5 questions à Kwamé Ryan

Par Christophe Rizoud | mer 07 Janvier 2009 | Imprimer
De l’île de Trinidad aux rives de la Garonne en passant par Fribourg, heureux qui comme Kwamé Ryan a fait un long voyage. Directeur de l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine depuis 2007, le chef d’orchestre dirige Tosca au Grand Théâtre du 22 janvier au 4 février. Une occasion de mieux faire connaissance.
 
Enfant, vous écoutiez déjà Tosca ; vous avez commencé la musique au berceau ?
 
J’ai passé mon enfance sur une ile – Trinidad – où il n’y a pas d’orchestre symphonique, où il n’y avait qu’une seule production d’opéra par an qui était pour moi le « highlight » de l’année. J’ai découvert en fait la musique à travers la collection de disques qu’avait ma mère. Comédienne et mélomane, chaque fois qu’elle partait en tournée, elle m’envoyait des enregistrements. C’était pour moi comme des cadeaux de Noël. Tosca a été le premier. L’intensité de cette musique m’a fasciné. Dire qu’il m’a fallu attendre de la diriger en 1999 à l’Opéra de Fribourg pour la voir représentée sur scène ! Auparavant, j’écoutais des choses plus simples. Je me souviens des variations de Mozart sur « Ah vous dirais-je Maman ». Puis sont venues Les noces de Figaro mais mon intérêt était plutôt côté symphonique, en fonction de notre collection de disques. Heureusement mes parents ont compris qu’il me fallait me permettre d’aller au-delà des limites de cette collection et ils m’ont envoyé à Oakham School en Angleterre, une école spécialisée dans la formation musicale. C’est ainsi que j’ai eu la possibilité de devenir chef d’orchestre.
 
Vous êtes depuis septembre 2007 le Directeur Artistique et Musical de l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine (ONBA). Quelles sont les qualités – ou les défauts – qui vous ont valu le poste ?
 
Beaucoup de critères sont entrés en jeu. Le plus important a été le lien entre l’orchestre et moi ; difficile à qualifier d’ailleurs, une sensation de confort entre partenaires artistiques. Le résultat d’un concert n’est pas uniquement le produit des goûts et des souhaits du chef ; les musiciens jouent aussi un rôle important. Plus il y a des affinités entre nous, plus il est facile de faire de la musique. S’il y a beaucoup de turbulences, de frictions, ce n’est pas agréable et sur le long terme, ça ne marche pas. J’ai ressenti tout de suite après les premières répétitions que je pouvais communiquer avec les musiciens de l’ONBA d’une manière fluide et instinctive, sans trop expliquer, et peut-être les musiciens l’ont-ils senti aussi. Il est également important pour une telle institution de s’occuper de son évolution : avoir à sa tête la bonne personnalité pour continuer de se développer et assurer son avenir sur le marché de la musique. Il n’est pas si fréquent qu’un orchestre trouve un chef au bon moment et inversement ; quand cela arrive, il faut saisir l’opportunité.
 
Vous avez travaillé avec le chef et compositeur Peter Ëotvös. Cette collaboration a-t-elle une influence sur la manière dont vous allez diriger Tosca ?
 
C’est grâce à Peter Ëotvös que j’ai découvert la musique contemporaine. Au début, j’avais plutôt peur de cette musique qui me semblait extrêmement compliquée, dense, hermétique. Il m’a obligé à la diriger car il estimait important de défendre le répertoire de l’avenir ; un chef d’orchestre ne peut pas vivre dans un musée. Petit à petit, j’ai compris que cette musique se compose aussi de nuances et d’émotions ; ce sont les mots qui sont différents mais il s’agit du même langage. Quand on fait beaucoup de premières mondiales, on se sent plus libre d’un point de vue de l’interprétation que quand on dirige une symphonie de Mozart ou bien un opéra de Puccini. Il y a du côté Mozart ou Puccini une certaine pression de la tradition, beaucoup d’enregistrements, beaucoup de références qui n’existent pas dans la musique contemporaine. C’est cette liberté que j’apprécie et que j’essaye d’apporter à mon interprétation des œuvres du grand répertoire. Je me dis : « ce n’est peut-être pas la première fois qu’on va écouter Tosca mais je me sens libre de trouver de nouvelles choses ; sinon je n’ai pas besoin de la diriger et le public n’a pas besoin de l’écouter ».
 
Est-il difficile de diriger Tosca ?
 
La difficulté dans Tosca, c’est l’opposition entre la scène et la fosse, l’intimité des situations d’un côté et la dimension symphonique de l’autre. Il faut donner au public la sensation que l’orchestre n’est pas là, que les personnages existent réellement, que la musique n’est qu’une réflexion de leurs émotions. Bref, il faut être discret mais avec un orchestre d’une taille imposante. C’est d’autant plus un challenge à Bordeaux que la salle du Grand-Théâtre n’est pas très grande, plutôt intime même.
 
Si la fée Clochette vous donnait un chèque en blanc pour diriger l’opéra que vous voulez, avec les chanteurs que vous voulez, à Bordeaux…
 
Je dirais la Tétralogie mais ce n’est pas possible à Bordeaux, la fosse est trop petite. Je choisirais donc Ariane à Naxos. L’ambiance de la salle, très intime, très musique de chambre, le décor baroque, la proximité du public au parterre… Tout cela serait parfait pour cette œuvre là. Et dix ans plus tôt, j’aurais adoré avoir dans le rôle de Zerbinetta : Edita Gruberova.
 
 
Propos recueillis par Christophe Rizoud.
© Frédéric Desmesure

 

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