1914 à Londres

Par Laurent Bury | lun 20 Octobre 2014 | Imprimer

Si la Grande-Bretagne fut le dernier pays européen à entrer dans la Première Guerre mondiale, sa vie musicale n’en fut pas moins affectée. Mais que se passait-il dans le monde de l’opéra britannique en 1914 ?

Les Anglais ne font rien comme les autres, on le sait bien, et alors que toutes les maisons d’opéra rivalisent pour monter Parsifal dès les premiers jours de l’année 1914, Londres préfère laisser s’écouler un mois entier. « La saison d’opéra de Covent-Garden, à Londres, ouvrira le 2 février par la première représentation, en Angleterre, de Parsifal, donné en allemand, sous la direction musicale de M. Bodanzky, qui dirigera l’orchestre. Parsifal sera joué douze fois en cinq semaines », annonce Le Ménestrel, non sans préciser que les Britanniques verront six Chastes Fols différents au cours de ces douze représentations. Le Monde Artiste précise : « Londres aura entendu, au cours des représentations de Parsifal, la plupart des ténors de langue allemande qui furent les plus brillants protagonistes de l’œuvre de Wagner : [Heinrich] Hensel, qui créa le rôle à Bruxelles ; [Joseph] Vogel, qui le créa à Mayence ; [Johannes] Sembach, qui, pour beaucoup, est un des meilleurs Parsifal que l’on ait jamais eus ; [Karl] Burrian, qui triompha à New-York ; [Jacques] Urlus, qui a chanté mardi ; et [Rudolf] Hutt, de Francfort, le Walther des Maîtres Chanteurs de samedi dernier ». Aux côtés de ses six ténors, quatre mezzos se partagent Kundry (mesdames Berta Morena, Eva von der Osten, Melanie Kurt et Cäcilie Rüsche-Endorf).

Le soir de la première est un événement. « D’abord la salle. De l’orchestre au cintre, pas une place vide et, quelques minutes avant l’heure fixée (cinq heures) tout le monde est arrivé. Merveille des merveilles, il n’y a pas un retardataire. Notons, en passant, que seules deux dames, qui ont dû être prodigieusement gênées d’avoir donné le mauvais exemple, avaient arboré ces odieuses aigrettes qui gênent la vue des spectateurs, une noire et une blanche. Laissons-leur cette peu enviable distinction et passons à autre chose. Public d’élite. Dans la loge royale, la reine Alexandra. Aux fauteuils, aux loges, les ambassadeurs de France, d’Autriche-Hongrie, d’Italie, le chargé d’affaires de Serbie, le marquis de Soveral, la marquise de Ripon, la duchesse de Norfolk, lord Spencer, la duchesse de Marlborough, des musiciens, des artistes, des littérateurs ; enfin tout le Londres des dilettantes […] Le décor est joli mais un peu criard et les filles-fleurs à l’avenant, mais la musique, il est vrai, est dans les notes élevées ».

Cette « saison allemande » inclut d’autres Wagner (La Walkyrie et Les Maîtres-Chanteurs) et, plus inattendu, Joseph  de Méhul. Cette œuvre au sujet biblique avait jusque-là été bannie par la censure interdisant tout spectacle religieux (en 1914, la censure n’autorisera pourtant pas les représentations londoniennes  en plein air de la Passion d’Oberammergau), et n’avait donc jamais été donnée intégralement en Angleterre. L’opéra-comique de Méhul est chanté en allemand, et les dialogues parlés sont remplacés par des récitatifs dus au chef et compositeur Felix Weingartner.

Après cette brève saison allemande vient enfin la « Grande Saison », qui va du 20 avril au 27 juin, avec une programmation plus que copieuse, italienne surtout, française un peu, et allemande encore et toujours : « Aida, l’Amore dei tre Re, un Ballo in maschera, la Bohème, Cavalleria rusticana, Don Giovanni, Falstaff, la Fanciulla del West, Francesca da Rimini, i Gioielli della Madonna, Madame Butterfly, Manon Lescaut, Mefistofele, Noël [?], Le Nozze di Figaro, Otello, i Pagliacci, Rigoletto, il Segreto di Suzanna, la Tosca, la Traviata / Faust, Louise, Pelléas et Mélisande, Roméo et Juliette, Samson et Dalila / L’Or du Rhin, la Walkyrie, Siegfried, le Crépuscule des Dieux, Lohengrin, les Maîtres Chanteurs, Parsifal. Parmi les artistes, on cite les noms de Mmes Nellie Melba, [Emmy] Destinn, Berta Morena, de MM. Cauros, Franz, Scotti, Didur, Whitehill, etc. »

Le Lundi 20 avril, tout commence avec La Bohème. « Mme Melba est toujours la Mimi incomparable, idéale, et il n’y a qu’une façon d’exprimer l’effet produit par cette interprétation unique, c’est qu’il n’y a qu’une Melba. Quant à M. Martinelli, c’est, si vous voulez, un ténor qui a toute la puissance vocale d’un Caruso jeune et qui est presque arrivé à posséder le même charme et la même douceur de ton, et qui est doublé d’un excellent comédien. La perfection ? Elle n’est pas de ce monde, mais on peut en approcher, et c’est ce que fait M. Martinelli ». Caruso, référence incontournable, a là lui aussi, dans un répertoire plus héroïque. « M. Caruso a fait une triomphale rentrée dans Aida et cette représentation marque le commencement du grand répertoire italien. L’année dernière, M. Caruso avait paru plus barytonant qu’autrefois ; mais cette année, c’est le Caruso d’autrefois que nous avons entendu, avec sa voix généreuse et puissante. Une dizaine de rappels et une ovation finale ont témoigné du plaisir qu’on avait à l’entendre de nouveau. Mme Destinn a été comme toujours une incomparable Aida et Mme Kirkby Lunn une superbe Amneris. L’autre jour dans la Tosca nous avons entendu une nouvelle cantatrice, Mlle Claudia Muzio, qui pourrait bien devenir une étoile. Elle est jeune, possède une jolie voix étendue et souple qu’elle dirige habilement, et elle est, de plus, fort belle personne. M. Caruso chantait le rôle de Mario Cavaradossi et il a chanté admirablement son grand air du dernier acte. M. Scotti dans le rôle de Scarpia, où il est si beau, a obtenu son succès accoutumé de chanteur et de comédien ».

John McCormack, « le ténor irlandais, à la voix si souple et si chaude », brille dans Rigoletto avec Melba, ainsi que dans Mefistofele , donné avec Claudia Muzio et Adam Didur, dans des décors de Léon Bakst, scénographe attitré des Ballets Russes. «  Il n’y a qu’une Mme Butterfly, maintenant, pour les abonnés de Covent-Garden, c’est Mme Destinn, dont c’est peut-être le meilleur rôle ». Curieusement pour la créatrice de Minnie dans La Fanciulla del West, Destinn brille aussi dans des représentations mozartiennes, notamment en Donna Anna aux côté de Maggie Teyte, « la plus mutine et la plus gracieuse Zerlina que l’on puisse rêver » bien qu’un peu décevante en Chérubin.

En juin, Londres découvre une des nouveautés qui ont fait grand bruit : L’Amore dei tre re. « Superbement monté, cet ouvrage italien a été très bien accueilli et a intéressé  mais on a paru généralement regretter qu’un musicien de tempérament ait mis son inspiration et des moyens techniques incontestables au service d’un poème malsain et déconcertant. Mme Edvina a obtenu un succès énorme dans le rôle de la troublante héroïne, qu’elle a chanté et interprété en grande artiste, bien secondée par MM. Didur, Cigada et Crimi » (Le Ménestrel).  « La critique s’est trouvée divisée en deux camps ; les uns ont porté aux nues l’œuvre de M. Montemezzi, les autres l’ont condamnée sans hésiter. L’Amore dei tre re ne mérite ni cet excès d’honneur ni cette indignité, car si cet opéra n’est pas une œuvre majestueuse, il n’est pas non plus sans mérite. M. Montemezzi, qui est jeune encore, est un compositeur de talent dont on peut attendre quelque chose de très bien. Il faut dire aussi qu’il a écrit sa partition sur un livret assez peu intéressant, bien que fort tragique, mais dont l’excès d’horreur même atténue l’effet : il est impossible d’être ému par les deux morts de la fin, si rapides et si invraisemblables. C’est surtout grâce à l’interprétation que cette tragédie lyrique a été, en somme, assez bien accueillie par le public toujours si froid des premières représentations » (Le Monde Artiste)

« Otello, que Covent Garden n’avait pu monter depuis plusieurs années, par suite de l’impossibilité de trouver un ténor capable de soutenir le rôle, a été repris jeudi devant une salle comble, que le roi Manuel et la reine Augusta-Victoria honoraient de leur présence. Pour la première fois, M. Franz abordait le rôle du Maure ; il y a remporté un véritable triomphe, vocalement et dramatiquement, traduisant avec un art émouvant le conflit psychologique qui agite l’âme du héros. Douze rappels l’ont salué après le second acte. Mme Melba et M. Scotti complétaient cette distribution de choix et M. Polacco a magnifique dirigé l’orchestre ».

Paul Franz, le ténor français qui a créé le rôle de Parsifal à Garnier quelqeus mois auparavant, se voit également honoré par une reprise de Samson et Dalila. Hélas, déjà en 1914, le répertoire français semble sur le recul, face aux œuvres allemandes et italiennes, et les artistes originaires de l’Hexagone ont du mal à s’exporter. « Si les œuvres françaises sont peu nombreuses à Covent-Garden, que dirai-je des artistes français ? Chaque année leur nombre diminue, hélas ! Sur 44 artistes dont les noms figurent au tableau en ce moment, je ne relève que quatre noms français. Il y a quelques années, la moitié de la troupe de Covent-Garden était composée d’artistes français ; aujourd’hui, c’est à peine s’il y a 1 artiste français sur 10. C’est profondément regrettable » (Monde Artiste)

La presse française relaye une autre question d’actualité : le coût toujours croissant des places à l’opéra. A l’occasion d’une représentation de gala donnée le 11 mai 1914 à Covent-Garden en l’honneur du roi et de la reine de Danemark, les prix flambent : 1050 francs la loge de parterre, 800 francs la loge de premier rang, 430 francs la loge de deuxième rang, 190 francs le fauteuil d’orchestre et ainsi de suite, jusqu’à 55 francs (environ 185 euros) la place debout. La représentation en question fut brièvement interrompue par deux suffragettes qui se mirent à haranguer le roi George V et à distribuer des tracts en faveur du vote des femmes.

L’opéra n’est pourtant pas l’apanage des nantis. « Londres possède, depuis un demi-siècle, un théâtre d’Opéra, qui est le plus populaire et le meilleur marché du monde : l’entrée ne coûte que deux pences, soit vingt centimes. Le Royal Victoria Hall se trouve au centre d’un des quartiers les plus sordides de la métropole, à proximité d’un dédale de ruelles mal famées ; il constitue le seul lieu de rendez-vous des misérables habitants, qui le remplissent chaque soir, écoutant avec une attention recueillie, les chefs-d’œuvre lyriques les plus renommés […] On a donné au ‘Vic’, ainsi que l’appelle le peuple, Faust, Carmen, le Trouvère, Lohengrin et Tannhäuser, tous les ans, et avec des chanteurs de premier ordre, dont quelques-uns se sont fait entendre à Covent-Garden et dans les plus grands théâtres d’Europe. Jusqu’ici un Comité de riches mécènes avait alimenté la caisse du Victoria Hall, mais avec le temps, les membres du Comité ont disparu, l’un après l’autre, et la direction du théâtre s’est vue récemment obligée de faire appel au public londonien à l’effet de constituer un fonds spécial de 3.300.000. L’intérêt de cette somme suffirait, d’après les calculs, aux exigences financières du théâtre » (Le Monde Artiste).

Tandis que le théâtre Drury-Lane accueille, du 20 mai au 25 juin, une saison russe incluant Boris Godounov, Le Prince Igor, Le Coq d’or, La Nuit de mai et Le Rossignol de Stravinsky (et même, plus inattendu, Le Chevalier à la rose dirigé par Richard Strauss en personne), un syndicat de millionnaires souhaite créer une maison d’opéra spécifiquement britannique, « un théâtre qui représenterait, de préférence à tous les autres, des opéras composés sur des légendes anglaises et des drames lyriques religieux. Les amateurs d’art qui ont eu l’idée de cette entreprise, voudraient que le théâtre de Glastonbury fût, en quelque sorte, le Bayreuth de l’Angleterre ». C’est en effet dans cette bonne ville du Somerset qu’en août 1914, sir Edward Elgar doit poser « la première pierre d’une maison destinée à devenir le home futur du drame musical national […]. A cette occasion, il y aura un festival consistant en seize auditions de musique et des séances de danse et de drame ». De fait, le 26 août 1914 vit la création de l’opéraThe Immortal Hour, féerie arthurienne du compositeur Rutland Boughton. Ce premier Festival de Glastonbury (sans rapport avec celui où les amateurs de rock se roulent dans la boue depuis 1970) devait durer jusqu’en 1926.

Avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale, la Grande-Bretagne était un pays de wagnérisme fervent, même si cette passion prenait parfois des formes dont Le Monde Artiste préférait se gausser.  « Nos amis les Anglais n’aiment décidément pas la musique, et l’on peut dire qu’en général ils n’y comprennent pas grand-chose. Ils ont l’habitude d’abréger, de comprimer, c’est l’expression dont ils se servent (to boil down), les œuvres littéraires et musicales les plus renommées. Mascagni, Bizet, Gounod et Shakespeare lui-même ont subi ces outrages. La même mésaventure devait arriver à Wagner dont le Parsifal, malgré les attaques humoristiques du ‘Punch’, le grand journal satirique anglais, est à la mode. On annonce la prochaine exécution d’une sorte de marmelade composée de fragments du Vaisseau fantôme, de La Walkyrie, de Tannhäuser et des Maîtres Chanteurs. Que les Allemands ne réclament pas surtout, eux qui scandalisent dans leurs concerts les oreilles un peu délicates avec leurs pots-pourris ».

Une fois la guerre déclarée, tout change. « La maladie wagnérienne, comme l’a plaisamment appelée un des nôtres, subit un recul en Angleterre. On écrit de là-bas que les théâtres et les concerts, non seulement à Londres, mais dans les principales villes anglaises, ont résolu de boycotter la musique allemande, qui jusqu’ici était assez bien accueillie. Le culte de Wagner et de certains fanatiques avait réussi à imposer à quelques théâtres le répertoire de l’auteur de Lohengrin et de ce chef-d’œuvre qui a nom Une Capitulation. Et voici que Tristan, Siegfried et La Valkyrie, qu’on jouait couramment à Londres, viennent de disparaître tout d’un coup de l’affiche. C’est un des effets de la guerre actuelle. Aux concerts du Queen’s Hall, qui est la plus grande salle de ce genre de Londres, on a supprimé les œuvres de Wagner et de M. Richard Strauss, en les remplaçant par des œuvres françaises et russes, Saint-Saëns et Tchaïkovski ». Le 20 octobre, Adelina Patti chante en public pour la dernière fois, lors d’un concert de charité au profit de la Croix Rouge, à Londres.

Pour terminer sur une note moins sombre, signalons qu’à partir du 11 avril 1914 triomphe au His Majesty’s  Theatre le Pygmalion de Bernard Shaw, pièce dont personne ne pouvait alors imaginer qu’elle deviendrait un demi-siècle plus tard l’une des plus célèbres comédies musicales sous le nom de My Fair Lady.

 

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